Alors que la 2ᵉ édition de l’immersion patriotique vient de s’achever, l’initiative continue de susciter des réflexions sur son intérêt et son impact auprès de la jeunesse. Dans un contexte où la mobilisation des jeunes filles et garçons, autour du développement national apparaît comme un enjeu majeur, la valorisation de l’agriculture constitue également, une piste importante. Ingénieur agronome et passionné des questions de développement rural, Nouroudine Koala partage, dans cette interview réalisée le 1er septembre 2026, son regard sur l’immersion patriotique, l’engagement de la jeunesse et la place que peut occuper l’agriculture dans la construction d’un Burkina Faso, plus autonome et résilient.
Avez-vous entendu parler de la 2ᵉ édition de l’Immersion patriotique ? Si oui, qu’en pensez-vous ?
J’ai entendu parler de cette deuxième édition et, honnêtement, je trouve que c’est une initiative intéressante. Aujourd’hui, on parle beaucoup de patriotisme. Mais pour moi, la vraie question, c’est : qu’est -ce que ça veut dire concrètement d’être patriote ? Parce qu’aimer son pays, ce n’est pas seulement le dire. Ce n’est pas seulement porter les couleurs nationales ou chanter l’hymne national. C’est aussi la manière dont on se comporte au quotidien. Donc, si cette immersion permet à des jeunes de mieux comprendre leur pays, leur histoire et surtout, leur responsabilité dans la construction de la nation, je pense que c’est une bonne chose. Maintenant, il faut aller au-delà de l’événement. Le plus important, ce n’est pas seulement ce qui se passe pendant l’immersion, plutôt ce que les participants deviennent après. Est-ce qu’ils repartent avec une autre manière de voir leur rôle ? Est-ce qu’ils deviennent plus engagés dans leur communauté ? Est-ce que cela change réellement certains comportements ? Pour moi, c’est là qu’on pourra vraiment mesurer l’impact.
A votre avis, quel est l’intérêt d’organiser une telle activité pour la population, notamment les jeunes filles et garçons ?
Je pense que c’est important parce qu’aujourd’hui, on a une population très jeune. Et souvent, on dit que les jeunes sont l’avenir du pays. Personnellement, j’aime bien nuancer cette phrase. Les jeunes ne sont pas seulement l’avenir, ils sont aussi le présent. Ils sont déjà dans les quartiers, dans les écoles, dans les universités, dans les associations, dans les entreprises. Ils vivent les réalités du pays au quotidien. Donc, organiser une activité comme celle-là, ça peut permettre de créer une prise de conscience. De rappeler aux jeunes qu’ils ne sont pas simplement là pour attendre que les choses changent. Ils ont aussi une responsabilité dans les changements qu’ils souhaitent voir. Et parfois, le patriotisme commence par des choses très simples : respecter les biens publics, éviter de jeter ses déchets partout, faire correctement son travail, respecter les autres, participer à la vie de sa communauté. Ce sont ces petites choses mises ensemble, qui construisent aussi un pays.
« Le patriotisme devient intéressant quand il sort du discours et qu’il se traduit dans les actes ».
Pensez-vous que l’Immersion patriotique peut contribuer à renforcer le patriotisme et le civisme ? Pourquoi ?
Oui, ça peut contribuer, clairement. Mais, je pense aussi qu’il faut être honnête : quelques jours d’immersion ne suffisent pas, à eux seuls, à transformer durablement une personne. Par contre, ça peut être un déclic. Quelqu’un peut arriver sans vraiment se poser de questions sur son rôle dans la société et repartir avec une autre compréhension de ce que signifie être citoyen. Et parfois, c’est justement ce type de déclic qui peut amener quelqu’un à changer progressivement sa manière d’agir. Mais après, il faut un suivi. Parce que si on veut réellement renforcer le patriotisme et le civisme, il faut que ça continue après l’immersion. Moi, j’aimerais qu’on puisse, quelques mois après, regarder ce que les jeunes participants ont fait concrètement. Est-ce qu’ils ont lancé des initiatives ? Est-ce qu’ils se sont engagés dans leur communauté ? Est-ce qu’ils ont partagé ce qu’ils ont appris avec d’autres jeunes ? Pour moi, le patriotisme devient intéressant quand il sort du discours et qu’il se traduit dans les actes.
Avez-vous eu l’occasion d’échanger avec des participants à l’immersion ? Si oui, qu’avez-vous retenu de leurs témoignages ?
Oui, j’ai eu l’occasion d’échanger avec certains participants. Ce qui m’a surtout, marqué dans leurs témoignages, c’est que beaucoup ne parlent pas uniquement des activités ou des formations. Ils parlent aussi beaucoup de l’expérience humaine : les rencontres, la discipline, la vie en groupe, la découverte d’autres jeunes qui viennent parfois d’horizons complètement différents. Je pense que ça, c’est important parce que parfois, on vit dans les mêmes frontières sans vraiment, se connaître. On peut avoir des réalités différentes, des expériences différentes, des visions différentes. Le fait de mettre des jeunes ensemble et de leur permettre de vivre une expérience commune peut aussi renforcer ce sentiment d’appartenance à quelque chose de plus grand que soi.
Après, encore une fois, ce qui sera intéressant, c’est de voir ce qui reste de cette expérience avec le temps parce qu’un témoignage juste après une immersion peut être très positif. Mais, il faudrait aussi écouter ces mêmes jeunes six mois ou un an, plus tard.
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Selon vous, qu’est-ce qui pourrait être amélioré pour la prochaine édition ?
Il y a toujours des choses à améliorer et c’est normal. Personnellement, c’est le suivi après l’immersion. Je pense qu’on gagnerait beaucoup à créer une véritable communauté des anciens participants. Pas juste un groupe WhatsApp où on partage quelques informations ! Mais, un réseau qui pourrait continuer à mener des actions citoyennes sur le terrain.
Que proposez-vous pour permettre à davantage de jeunes de participer à cette immersion ?
Je pense qu’il faut éviter de limiter l’impact uniquement aux jeunes qui ont pu être sélectionnés pour participer physiquement. Une première idée, ce serait que chaque participant devienne, en quelque sorte, un relai. Après l’immersion, une personne qui a participé directement, peut partager l’expérience avec beaucoup d’autres personnes.
On peut aussi réfléchir à des formats plus adaptés. Il y a énormément de jeunes qu’on peut toucher à travers des vidéos, des podcasts, des discussions en ligne ou même des formats très courts sur les réseaux sociaux. L’idée, ce serait vraiment de se dire : même si 1 000 jeunes participent directement, comment est-ce qu’on peut faire pour que l’expérience touche finalement 10 000, 50 000 ou même beaucoup plus de jeunes ?
Selon vous, comment faire pour que les enseignements de l’immersion soient davantage partagés avec l’ensemble de la population ?
Pour moi, il faut surtout éviter que les enseignements restent uniquement entre les personnes qui ont participé. Il faut créer un effet de diffusion. Déjà, je pense qu’il faut beaucoup plus mettre, en avant, les témoignages des participants eux-mêmes. Un jeune qui raconte, avec ses propres mots, ce qu’il a appris et ce qui a changé dans sa manière de voir son pays peut parfois, avoir beaucoup plus d’impact. Ensuite, il faut adapter les messages aux différents publics. Tout le monde ne reçoit pas l’information de la même manière. On peut utiliser les médias, les réseaux sociaux, les radios communautaires, les écoles, les associations, les espaces communautaires et, quand c’est possible, les langues nationales. Mais surtout, je pense qu’il faut montrer des exemples concrets. Parce qu’au final, parler du patriotisme, c’est bien. Mais, voir des jeunes qui retournent dans leur communauté et qui organisent une activité, qui participent à résoudre un problème ou qui lancent une initiative utile, ça parle beaucoup plus. Pour moi, le meilleur moyen de diffuser les enseignements de cette immersion, c’est de faire en sorte que les participants deviennent eux-mêmes, des exemples et des relais dans leurs communautés. Parce qu’au fond, le patriotisme ne se transmet pas seulement par les discours. Il se transmet aussi par ce que nous faisons.
Y a-t-il des points communs entre l’immersion patriotique obligatoire et la promotion de la souveraineté alimentaire, vous qui êtes ingénieur agronome ?
Pour moi, il y a un lien très direct entre le patriotisme et la souveraineté alimentaire. Quand on parle de souveraineté, on pense souvent à l’indépendance politique, économique ou sécuritaire. Mais, un pays qui dépend fortement des autres pour nourrir sa population reste aussi vulnérable. Donc, être capable de produire une partie importante de ce que nous consommons, de transformer nos produits localement et de valoriser nos ressources, c’est aussi une forme de souveraineté. L’immersion patriotique peut justement aider les jeunes à comprendre que contribuer au développement agricole du pays, ce n’est pas simplement exercer un métier. C’est aussi participer à un enjeu national. Pour moi, travailler la terre, produire, transformer ou développer des solutions pour améliorer notre agriculture, c’est aussi une manière de servir son pays. Peut-être que c’est justement cette perception qu’il faut renforcer : l’agriculture ne doit plus être vue uniquement comme une activité de subsistance ou comme un secteur dans lequel on va faute d’avoir trouvé autre chose. Aujourd’hui, produire ce que nous consommons et valoriser ce que nous produisons, c’est aussi une forme de patriotisme.
Comment l’immersion patriotique peut-elle donner aux jeunes, une nouvelle perception des métiers agricoles ?
Cela passe d’abord, par un changement de regard. Aujourd’hui encore, beaucoup de jeunes, notamment les jeunes diplômés, peuvent avoir une image assez traditionnelle de l’agriculture. Pour certains, être dans l’agriculture, c’est simplement retourner au champ avec une daba. Pourtant, l’agriculture d’aujourd’hui et surtout celle de demain, c’est beaucoup plus large que cela. Il y a la production, bien sûr. Mais aussi, la transformation, la mécanisation, le numérique, la gestion des exploitations, la commercialisation, la recherche, l’innovation et même la communication agricole.
L’immersion patriotique peut aider à faire comprendre aux jeunes que l’agriculture est un secteur stratégique et moderne. Et surtout, qu’il y a de la place pour différentes compétences. Moi-même, en tant qu’agronome, je pense qu’il est important de montrer aux jeunes qu’on peut être diplômé, compétent, innovant et choisir d’investir dans l’agriculture. Ce n’est pas un retour en arrière. Au contraire, c’est participer à la construction de l’économie de demain. Mais, pour cela, il faut aussi montrer des exemples concrets de jeunes qui réussissent dans la production et dans la transformation agroalimentaire.
« Il faut faciliter l’accès aux opportunités et valoriser les parcours de réussite ».
Comment encourager les jeunes diplômés à investir dans l’agriculture et la transformation agroalimentaire ?
Il faut d’abord, arrêter de dire aux jeunes d’aller dans l’agriculture sans créer les conditions pour qu’ils puissent réellement y réussir. Un jeune diplômé peut avoir une bonne idée, une formation et beaucoup de motivation. Mais, s’il n’a pas accès à la terre, au financement, à l’équipement, à l’eau ou aux marchés, son projet peut très rapidement s’arrêter.
Pour moi, l’encouragement doit être concret. Il faut faciliter l’accès aux opportunités, développer davantage les incubateurs et les dispositifs d’accompagnement, créer des mécanismes de financement adaptés aux réalités des jeunes et renforcer les formations pratiques. Mais, il faut aussi valoriser les parcours de réussite. Quand un jeune voit quelqu’un de son âge réussir dans la production de tomate, dans l’élevage, dans la transformation du soja ou dans la commercialisation de produits locaux, il peut commencer à se dire : « Moi aussi, c’est possible. » Et je pense également qu’il faut mieux connecter l’université et le monde professionnel. Beaucoup de jeunes sortent avec des connaissances théoriques. Or, ils ont besoin d’être accompagnés pour transformer ces connaissances en véritables projets économiques. L’objectif ne doit pas simplement être de former des jeunes à chercher un emploi. Il faut aussi former une génération capable de créer de l’activité et de l’emploi autour de l’agriculture et de l’agroalimentaire.
Quelles compétences acquises lors de l’immersion patriotique peuvent être utiles dans le domaine de l’agronomie ?
Plusieurs compétences peuvent être utiles, même si elles ne sont pas directement techniques. D’abord, il y a la discipline et le sens des responsabilités. Dans l’agriculture comme dans l’entrepreneuriat, on ne peut pas attendre que quelqu’un fasse les choses à notre place. Il faut être capable de planifier, de respecter des engagements et d’être constant.
Il y a aussi l’esprit d’équipe. Aujourd’hui, on ne peut plus penser le développement agricole uniquement de manière individuelle. Il faut travailler avec d’autres producteurs, avec des transformateurs, des techniciens, des commerçants et parfois même, avec des collectivités. La capacité d’adaptation est également importante. L’agriculture est confrontée à beaucoup d’incertitudes : le climat, les marchés, les prix, les maladies. Il faut donc, être capable d’apprendre, de s’adapter et de trouver des solutions. Enfin, je dirais que le sens de l’intérêt général est aussi une compétence importante. Lorsqu’un jeune développe une activité agricole, il ne crée pas seulement une source de revenus pour lui-même. Il peut contribuer à nourrir d’autres personnes, créer des emplois et faire vivre toute une chaîne de valeur. Donc, quelque part, développer une activité agricole rentable et responsable, c’est aussi contribuer au développement de son pays.
« La souveraineté alimentaire, ce n’est pas seulement l’affaire des agriculteurs »
Aujourd’hui, au regard de votre expérience, comment les jeunes peuvent-ils, devenir des acteurs de la souveraineté alimentaire du Burkina Faso ?
Le premier message que j’aimerais adresser aux jeunes, c’est de ne pas considérer l’agriculture comme un secteur de dernier recours. Nous avons besoin de jeunes dans l’agriculture. Mais, pas seulement de jeunes qui vont produire. Nous avons besoin de jeunes qui vont innover, transformer, créer des entreprises, développer de nouvelles technologies et trouver des solutions aux problèmes que rencontrent nos producteurs. La souveraineté alimentaire ne se construira pas uniquement, dans les discours ou dans les politiques publiques. Elle se construira aussi dans les champs, dans les unités de transformation, dans les laboratoires, dans les entreprises et sur les marchés.
À mon niveau, je pense que chaque jeune peut se demander : quelle compétence ai-je et comment l’utiliser pour contribuer à améliorer notre système alimentaire ? Parce qu’on n’a pas tous besoin de devenir producteurs. Un informaticien peut développer une solution numérique pour les agriculteurs. Un communicant peut valoriser les produits locaux. Un ingénieur peut concevoir des équipements adaptés. Un entrepreneur peut créer une unité de transformation.
Donc, mon message aux jeunes, c’est vraiment celui-ci : la souveraineté alimentaire, ce n’est pas seulement l’affaire des agriculteurs. C’est l’affaire de toute une génération. Si nous voulons réellement, un Burkina Faso plus souverain, nous devons commencer par croire en notre capacité à produire, à transformer et à consommer davantage ce que nous sommes capables de créer nous-mêmes.
Entretien réalisé par Augustine Sawadogo stagiaire



