Au Burkina Faso, au Togo, en Côte d’Ivoire et au Bénin, des femmes refusent l’équation qui les réduit à des victimes de la crise. Journalistes, juristes, médiatrices, militantes communautaires — elles construisent la paix au quotidien, souvent sans reconnaissance, toujours avec détermination. Leur message commun est clair : il ne peut y avoir de paix durable dans des sociétés où l’inégalité de genre reste la norme. Zoom sur ces initiatives féministes en faveur de la paix et de la cohésion sociale.
En Afrique de l’Ouest et au Sahel, les femmes et les jeunes filles font face à une diversité de crises s’imbriquant les unes aux autres : Violences intercommunautaires, terrorismes, déplacements forcés, . À cela s’ajoutent des formes de violences structurelles plus silencieuses mais tout aussi puissantes comme les violences basée sur le genre.
Et pourtant. Dans ce contexte éprouvant, des femmes du Burkina Faso, du Togo, de Côte d’Ivoire et du Bénin inventent chaque jour les chemins d’une paix que les armes et les grandes négociations n’ont pas su construire.
Au Burkina Faso, plusieurs organisations féminines sont mobilisées contre l’insécurité à travers les solutions non militaires. Il s’agit de la mise en place d’un système local d’informations sur les incidents sécuritaires, le renforcement des actions de la société civile et la formation des médiateurs communautaires. C’est le cas du Cadre de Concertation des Organisations Féminines du Burkina Faso, présidé par Martine Yabré, un nom bien connu de la société civile.« Nous les femmes devront mieux nous structurées et ne plus aller en rang dispersé sur la question de la consolidation, de la cohésion sociale et du vivre ensemble , car la lutte contre l’insécurité nécessite la mobilisation de divers moyens et de plusieurs approches. La solution militaire quoi qu’efficace reste à elle seule, insuffisante pour venir à bout de fléau», a laissé entendre Martine Yabré, coordinatrice du cadre de concertation.
L’une des solutions non militaire importante contre l’insécurité selon Rasmata Derra, experte en genre, médiation et gestion des conflits, est le dialogue inclusif impliquant les femmes et les jeunes car dit-elle, la résolution de la crise passe nécessairement par la prise en compte des propositions de toutes les composantes de la société notamment les femmes et les jeunes.
Le féminisme comme outil de réconciliation nationale
Juriste spécialisée en droit des personnes, fondatrice du mouvement FEMIN-IN et députée à l’Assemblée Législative de Transition, Bénédicte Bailou est l’une des voix les plus engagées pour les droits des femmes dans un contexte de crise. Son organisation propose une clinique juridique et psychologique gratuite pour les victimes de violences basées sur le genre. Selon ce mouvement, c’est une réponse directe au constat que la violence faite aux femmes est l’un des premiers facteurs de désintégration du tissu social.
Au Togo, la mobilisation féministe pour la paix prend une forme particulièrement structurée. WANEP-Togo, branche togolaise du Réseau Ouest-Africain pour l’Édification de la Paix, a lancé en 2024 un projet d’amplification de la voix des structures féminines et féministes, en collaboration avec l’ONG Equipop. Le projet, qui court jusqu’en 2026, s’articule autour de trois axes stratégiques : réduire les violences sexistes, améliorer les conditions de vie des femmes, et augmenter leur impact dans les dynamiques de paix.
Il y a également L’association 2ADL (Appui au Développement Local), qui œuvre en faveur de l’éducation des enfants vulnérables, de l’autonomisation des femmes et du renforcement de la cohésion sociale.
À travers ses actions de terrain, elle promeut le vivre-ensemble, le dialogue et la prévention des violences, avec la conviction que l’éducation et la solidarité sont essentielles à une paix durable. La présidente N’Djarama Aphouet Adjara est une actrice engagée du développement communautaire et de la promotion de la paix dans la région des Savanes au Togo.
En Côte d’Ivoire, le Réseau des Médiatrices de Paix traduit concrètement l’agenda Femmes, Paix et Sécurité à l’échelle communautaire. Ses membres interviennent dans des conflits inter-ethniques, fonciers, familiaux. Ces conflits du quotidien qui, laissés sans réponse, alimentent les tensions plus larges. Dans des contextes post-crise, elles assurent le dialogue là où les mécanismes officiels n’ont ni la souplesse ni la légitimité pour le faire.
A Natitingou Bénin, l’ONG Havre de Paix a transformé son refuge en un véritable laboratoire de renaissance pour les femmes. Violences, exil, précarité… ces femmes ont connu l’indicible, mais elles ont choisi de ne plus être définies par leurs blessures. Selon Elodie Kassoumwin, la présidente de cette ONG, la paix durable d’une nation commence par la sécurité et l’autonomie de ses filles.
Quand le numérique devient un outil de cohésion sociale
Avec l’essor du numérique, les femmes de l’Afrique de l’Ouest organise régulièrement des campagnes digitales de sensibilisation à la cohésion sociale. Ces initiatives qui touchent là où les médias traditionnels ne parviennent plus, dans les téléphones des jeunes, dans les groupes WhatsApp , dans les fils d’actualité des communautés dispersées par les déplacements. Ces campagnes diffusent des messages de vivre-ensemble, de réconciliation intercommunautaire et de non-violence, en langues locales comme en français.
L’approche est stratégique : là où la désinformation et les discours de haine prospèrent en ligne, des femmes ont choisi d’occuper l’espace numérique avec des voix de femmes, porteuses de récits de paix. « Les femmes sont les premières à souffrir de la division sociale, dit-elle en substance. Elles doivent donc être les premières à prendre la parole pour la cohésion », a expliqué Bénédicte Bailou.
C’est dans ce contexte d’engagements multiples mais souvent invisibles que naît, en mars 2026 à Abidjan, le Consortium Nana Aïcha, un réseau de journalistes, communicatrices et féministes engagées pour la paix et la sécurité, réunissant des femmes de Côte d’Ivoire, du Burkina Faso, du Togo, du Bénin et du Sénégal. Le nom est un hommage : Nana Aïcha Cissé était une militante malienne de la Marche Mondiale des Femmes, figure emblématique de la lutte pour les droits des femmes et la paix au Sahel, décédée en août 2024.
En avril 2026, le Consortium lance sa campagne de communication digitale transfrontalière : #EllesVisibilisent. L’initiative est portée par des journalistes, communicatrices et féministes engagées pour la paix et la sécurité à travers cinq pays. Elle s’inscrit dans le grand projet « Pour des agendas féminISTES, Paix et Sécurité — Africaines de l’Ouest et du Sahel solidaires pour la paix », avec l’appui d’Equipop.
À travers des contenus vidéo, des témoignages, des portraits et des tribunes diffusés sur les réseaux sociaux dans les cinq pays, #EllesVisibilisent donne un visage et une voix à ces actrices de paix. Elle documente leurs actions, amplifie leurs messages, et crée des ponts entre des femmes qui, de Ouagadougou à Abidjan, de Lomé à Cotonou, partagent les mêmes combats sans toujours se connaître.« Nous sommes déterminées à transformer le paysage médiatique en Afrique, à donner une voix aux sans-voix et à bâtir un avenir où la paix, la sécurité et l’égalité prévalent. » a déclaré Pie Delorès, coordinatrice du Consortium Nana Aïcha.
Françoise Tougry


