« Carrefour des veuves » : Monique Ilboudo dénonce les injustices sociales et les conflits armés

 Dans Carrefour des veuves, Monique Ilboudo redonne un visage et une voix à celles que le terrorisme réduit trop souvent au silence : les femmes à qui l’on arrache un époux, un enfant, parfois un père. À travers Tilaine, sage-femme et veuve d’Isma, un douanier tombé au front, l’auteure explore la douleur de ces femmes devenues veuves, mères endeuillées ou déplacées, et fait de leur souffrance une matière littéraire aussi intime que politique.

 Le roman s’ouvre sur la vie et la souffrance de Tilaine. Le temps de veuvage passé, l’âme de son mari refuse pourtant de quitter la chambre conjugale. D’abord terrifiée, Tilaine finit par trouver le courage de lui faire face. C’est lui, dans cette confrontation, qui lui souffle l’idée qui donnera un sens à son deuil : créer une association de soutien aux veuves du terrorisme. Épaulée par Farida et Sebyèla, deux femmes instruites et engagées pour la cause féminine, elle fonde ce collectif, qui obtiendra plus tard des financements de structures internationales.

Des trajectoires de femmes, un même système

C’est à travers Farida, docteure en sociologie, que Monique Ilboudo interroge la place de la femme dans une société africaine encore largement définie par son statut matrimonial : malgré son intelligence et un parcours brillant, Farida reste rattrapée par la pression sociale du mariage.

Le roman met aussi en lumière ce que le terrorisme fait aux enfants, à travers Noura, une jeune fille que Tilaine rencontre dans un camp de déplacés internes. Traumatisée par le massacre de sa famille, Noura sombre peu à peu dans le désespoir : sans école, ses rêves lui échappent. Bouleversée par ce récit, Tilaine ne peut rester spectatrice. Elle revient quelques jours plus tard pour inscrire Noura à l’école — une décision que Bilkiss, la mère de la fillette, accueille dans un mélange de joie et de déchirement.

C’est par la voix de Farida que l’auteure formule l’un des appels les plus directs du roman : « Nous savons que les relations hommes-femmes sont encore empreintes d’injustice et de discrimination. Mais, nous ne voulons pas la guerre. Vous êtes inconséquentes, nous disait parfois, Farida. Comment voulez-vous changer les choses sans un minimum de trouble ? » Par ce passage, Monique Ilboudo appelle les femmes à prendre conscience des inégalités qui persistent dans les relations entre hommes et femmes et à oser faire bouger les lignes.

 

« La gloire de la mère contient, aujourd’hui encore, le germe de la soumission de la femme à la nature et à l’homme ».

Ilboudo prolonge cette réflexion à travers l’expérience de sage-femme de Tilaine : « La gloire de la mère contient, aujourd’hui encore, le germe de la soumission de la femme à la nature et à l’homme. Dans ma carrière de sage-femme, j’ai vu tant de femmes donner la vie contre leur gré. J’ai vu tant de femmes mourir en donnant la vie », fit-elle.

Bilkiss incarne à son tour cette mécanique patriarcale à l’œuvre jusque dans les camps de déplacés. Mariée contre son gré au doyen de la famille, un Cheick, elle meurt suite à une grossesse dont le père refusait que l’accouchement se passe à l’hôpital. « Bilkiss n’avait pas eu le choix, ni de se marier avec le père de Noura, ni de se remarier avec le Cheikh », lit-on. À travers elle, Ilboudo dénonce les conséquences des traditions patriarcales sur la vie des femmes.

Le corps des femmes, champ de bataille

L’un des passages les plus forts du roman pose ce constat : « Les femmes sont les premières victimes de la terreur aveugle qui endeuille la région. Victimes dans leurs corps, elles le sont aussi dans leur cœur de veuves et de mères éplorées. Il y a tant de manières de soumettre les femmes, de les assassiner ! Depuis toujours, elles sont le butin des guerres illégitimes que mènent les hommes. Depuis toujours, elles sont enlevées, partagées, violées, réduites en esclavage sexuel. Les expéditions terroristes dans le Sahel n’y font pas exception. Ici aussi, le corps des femmes est un immense champ de bataille qu’on vandalise allègrement », précise l’auteure. Monique Ilboudo montre à quel point les victimes directes de l’insécurité sont les femmes. Elles perdent leurs droits, elles sont muselées et livrées à elles-mêmes. Du veuvage au mariage forcé en passant par la perte des enfants à celle des droits, autant de maux que vivent ces dernières.

Ce constat trouve un écho cinglant lors d’un forum des femmes du Sahel contre le terrorisme, à Bamako : Sebyèla et Tilaine y découvrent que la rencontre n’est qu’une vitrine, où les préoccupations réelles des femmes ne pèsent guère face aux enjeux de représentation. Une scène par laquelle Monique Ilboudo pointe l’hypocrisie de certaines institutions internationales qui affichent leur soutien aux pays du Sahel sans jamais véritablement écouter celles qu’elles prétendent défendre.

«Il faut qu’il s’engage solennellement à protéger les citoyens de ce pays, particulièrement les filles et les femmes»

Le cri de cœur de Noura

Après la mort de son père puis de sa mère, Noura perd aussi son amoureux dans une attaque. Submergée par ces pertes successives, elle disparaît, avant d’être retrouvée sur la place de l’Indépendance que la population surnommera bientôt le « Carrefour des veuves ». Juchée sur le monument, elle lance un cri de détresse jugé légitime par la population qui envahit la place : « Je suis Noura, orpheline de père et de mère. Les terroristes ont tué mon père, le Cheikh a tué ma mère. Je suis presque veuve de mon amour, lui aussi assassiné par les terroristes. Je ne quitterai pas cette place avant que le président de la République en personne vienne me présenter ses condoléances. Il faut qu’il s’engage solennellement à protéger les citoyens de ce pays, particulièrement les filles et les femmes. Si vous essayez de monter, je me jette dans le vide », tel était le message d’une enfant meurtrie.

La police, les médias, la population étaient là. Seb et Farida aussi y étaient aux côtés de Tilaine. Le Premier ministre, sur les lieux, tente de la dissuader. Mais sa réponse fut celle d’une citoyenne délaissée et meurtrie par l’autorité : « Je n’ai rien à vous dire, Monsieur. Vous n’êtes pas un élu. Je veux parler à celui que mes parents ont élu et qui ne les a pas protégés. Dites-lui de venir ! », martèle la victime. Face à l’indifférence du président, Noura met finalement sa menace à exécution.

Par cette fin bouleversante, Monique Ilboudo donne à voir la détresse d’une jeunesse abandonnée, victime du terrorisme autant que de l’injustice sociale et interpelle frontalement les autorités et la société sur leur responsabilité envers elle.

Un miroir tendu au Sahel

Carrefour des veuves interroge, en filigrane, la condition des femmes dans les pays touchés par le terrorisme : le poids des traditions, la souffrance psychologique des femmes et des enfants, l’hypocrisie de certaines institutions internationales qui parlent en leur nom sans les entendre.

En 159 pages réparties en treize parties, l’écrivaine burkinabè rappelle que survivre à la terreur n’est pas la fin de l’épreuve. L’après-survie est un combat tout aussi rude, parfois plus âpre encore : que reste-t-il à ces femmes quand leur mari est tué, leurs fils enrôlés de force, leurs filles séquestrées ?

Stendhal définissait le roman comme un miroir promené le long d’une route, reflétant les réalités qu’il traverse. Carrefour des veuves est de ceux-là : le reflet fidèle d’une société meurtrie par le terrorisme, où ce sont les femmes qui portent, encore et toujours, les blessures les plus profondes des conflits armés.

Latyfah Sawadogo

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