La partie la plus sensible de l’humanité, c’est la femme, dit notre personne ressource, Pr Nayi Zongo. Malheureusement, cette couche de la société est loin d’être épargnée par les cancers car chaque minute qui passe, c’est une femme qui meurt du cancer du sein dans le monde. Au Burkina Faso, chaque jour, trois femmes meurent de ce cancer. Chirurgien oncologue au CHU Yalgado Ouédraogo où il exerce depuis une dizaine d’année, Pr Nayi Zongo est le Coordonnateur du Programme national de lutte contre le cancer. L’un des rares spécialistes du cancer dans notre pays, Pr Nayi Zongo nous parle de ses débuts, son parcours et les moments difficiles de sa carrière. Interview !
Vous êtes oncologue, en quoi consiste votre spécialité ?
Je suis plus précisément chirurgien cancérologue. La cancérologie, c’est la partie de la médecine qui s’occupe de la prévention, du dépistage, du diagnostic, du traitement et du suivi après le traitement du cancer. J’ai d’abord, été interne des hôpitaux en chirurgie générale.
Pourquoi avoir choisi cette branche de la chirurgie ?
Pendant le cursus de chirurgie, j’ai dû constater que le principal problème, c’est la chirurgie des cancers. Je me suis promis que dès la fin de mes études en chirurgie générale, je ferai de l’oncologie. C’est pourquoi je me suis retrouvé à Dakar pour reprendre une autre spécialité qui est l’oncologie chirurgicale.

En faisant de l’oncologie chirurgicale, je me suis rendu compte qu’il fallait comprendre les autres parties de l’oncologie. Ce qui m’a poussé à aller à Paris, plus précisément à l’université Paris VI, pour faire de l’oncologie médicale. De retour au Burkina Faso, j’ai intégré l’hôpital Yalgado Ouédraogo, où je suis chirurgien oncologue depuis 2013.
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Il faut savoir qu’être médecin qui s’occupe du cancer, c’est une tâche parfois difficile. Vous devez allier non seulement l’objectivité en disant la vérité aux malades. Mais, vous devez également pouvoir parler aux malades dans le sens de les rassurer, de les calmer, pour qu’ils s’accrochent à leur traitement. Et surtout, vous devez toujours rester à côté des malades pour les accompagner durant cette épreuve.
Le traitement, c’est une épreuve. Le diagnostic, c’est une épreuve. A chaque fois qu’il y a un examen de contrôle, c’est une épreuve parce que vous vous attendez à des résultats qui peuvent changer complètement la donne.
Donc, c’est une tâche difficile. Je conçois. Mais, on accomplit cette mission avec beaucoup de plaisir et beaucoup d’attention, parce que je pense que c’est la voie royale pour soulager, assister et d’être utile.
Qu’est-ce qui vous a le plus marqué dans votre carrière de médecin ?
Beaucoup de choses m’ont vraiment marqué. A chaque fois que je perds un malade, que ce soit un malade qui est venu avec un diagnostic tardif, que ce soit un malade qui est venu beaucoup plus tôt, c’est comme une flèche que le médecin reçoit en pleine poitrine. C’est non seulement le signe qu’il reste encore beaucoup de sensibilisation à faire, beaucoup de personnes à former pour s’occuper du cancer, beaucoup de lutte à mener pour que chaque patient puisse bénéficier du meilleur traitement possible.

Vous est-il arrivé de craquer face à certaines situations ?
D’être contrarié. Il m’est arrivé d’être contrarié. Mais, pas de craquer. Être contrarié, ça veut dire quoi ? C’est quand vous voyez une personne venir vers vous avec un cancer à un stade si tardif, si bien que vous posez la question dans vos têtes comment cela a pu arriver. Vous avez parfois des patients qui vivent dans des familles où il y a des médecins ; où le mari est d’un certain niveau, elle-même est d’un certain niveau. Mais, elle se présente avec une tumeur qui est vue tardivement, et pour laquelle, vous n’avez pratiquement pas de ressources pour traiter.
Donc, vous vous demandez : qu’est-ce qui se passe dans la tête de la population ? Est-ce que nous avons assez fait en amont au sein de la population pour que la population ne tombe pas malade ? Où, si elle venait de tomber malade, que les gens viennent le plus tôt possible dans nos hôpitaux ? C’est la question qui se pose lorsque nous sommes contrariés devant des cas, vus tardivement parce que nous connaissons déjà l’évolution de ces cas.
Vous êtes très engagé dans la lutte contre les cancers féminins. Y ‘a-t-il une explication à cela ?
Je crois que ça s’explique aisément, parce que quand on prend l’ensemble des cancers, les cancers féminins sont les cancers qu’on peut éviter.
Ce sont les cancers qui répondent le mieux au traitement. Ce sont les cancers qui touchent la partie la plus sensible de l’humanité. Je pense que c’est la raison principale.

Quand je dis la partie la plus sensible de l’humanité, c’est la femme. Quand la femme est touchée, c’est toute la famille qui s’ébranle, des enfants qui deviennent sans repères, un mari qui est perdu et une société qui est chamboulée. Ça impacte durablement. Mais, négativement sur le développement social ainsi que sur le développement du pays tout entier. Donc, personne ne peut rester indifférent quand la femme souffre.
Que faites-vous pour assurer la relève au Burkina Faso ?
Nous avons commencé à garantir une relève auprès de nos maîtres dès notre très jeune âge. Quand nous étions déjà étudiants, nous avons été moniteurs d’anatomie pathologique au profit des étudiants en médecine et des étudiants en pharmacie. Quand nous avons fini notre spécialité, nous avons fait un plaidoyer fort pour qu’on forme d’autres chirurgiens oncologues.
Le résultat est là car ils sont formés. Ils sont même devenus aujourd’hui, des enseignants. Nous avons également plaidé pour mettre en place à l’Université Joseph Ki-Zerbo, des formations diplômantes.
Ces formations diplômantes sont au nombre de trois. Il y en a une qui est déjà active depuis trois ans, le master de scénologie. C’est-à-dire un diplôme consacré exclusivement au cancer du sein, où intervient des enseignants de tous bords, des enseignants européens, des enseignants africains de toutes les universités ouest-africaines. Et bien sûr, les enseignants burkinabè en première position.
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Nous avons également d’autres formations en vue, telles que la mise en place du diplôme d’études spécialisées en cancérologie chirurgicale. Cela rentre en droite ligne de la vision des premiers responsables du pays, qui est de doter le pays des formations nécessaires pour que nous ayons des compétences sur place, formées dans nos conditions, qui vont mieux faire le travail. Je crois que cela ne va pas tarder.

D’ici la rentrée prochaine, ça devrait normalement fonctionner. Nous avons également l’ambition de mettre en place, un autre diplôme qui s’intéresse à un public plus large, où tous ceux qui ont un diplôme de sciences pourront s’inscrire. Je sais que les communicateurs, quand ils ont beaucoup d’informations, beaucoup de connaissances sur les cancers, ils vont mieux communiquer sur les cancers.
Les hommes politiques, quand ils sont formés sur les cancers, ils vont mieux s’occuper des décisions qui concernent la prise en charge, la prévention, le dépistage des cancers. Donc, nous voulons que toutes les parties présentes soient imprégnées de la réalité du cancer et d’un certain niveau de connaissances en ce qui concerne le cancer, pour qu’on coordonne mieux nos actions pour combattre le cancer.
Un fait où une anecdote à partager ?
Je crois qu’il y a beaucoup d’anecdotes. Mais vraiment, ce qui m’a le plus marqué, c’est quand j’ai reçu un jour, un jeune médecin qui avait moins de 30 ans venu avec un cancer du sein tardif, complètement nécrotique, complètement nauséabond, et d’emblée métastatique. Ce qui m’a le plus marqué, c’est que tout l’entourage du médecin, le médecin lui-même, était toujours convaincu qu’il fallait retourner pour faire des traitements traditionnels.

Pourtant, elle est sous traitement traditionnel depuis près de deux ans. Je me suis posé la question : « Si nous médecins, nous ne sommes pas encore à un niveau de compréhension de l’évolution du cancer du sein, est-ce que la sensibilisation que nous faisons envers la population fonctionne ? ». Il faut donc, redoubler d’efforts et c’est ce que nous sommes en train de faire depuis un certain temps.
Il faut surtout, garder la force de façon constante, pour mieux sensibiliser la population, pour que la communication devienne impactante. C’est aussi un appel aux hommes et femmes de médias, pour qu’ils s’investissent davantage parce que le cancer du sein tardif n’arrive pas qu’aux populations qui n’ont pas l’information. Mais, même en notre sein, nous, qui recevons l’information, peut-être que nous la recevons mal où que nous ne la comprenons pas. Il va falloir la simplifier davantage, pour mieux communiquer, mieux impacter, mieux pousser à la consultation.
Entretien réalisé par Abdoulaye Ouédraogo et Assétou Maïga



