SIAO 2026 : potières de Tchériba, les mains qui façonnent appellent au secours

À l’occasion de la 18ᵉ édition du Salon international de l’artisanat de Ouagadougou (SIAO), les femmes de Tchériba ont mis, en valeur, la poterie. Ce savoir-faire ancestral, à travers une exposition de vaisselles en terre cuite. Entre tradition, créativité et transmission des connaissances, cette initiative valorise le patrimoine artisanal local et souligne le rôle essentiel des femmes dans la préservation des techniques traditionnelles de la poterie.

Venues de Tchériba dans le nord-ouest du Burkina Faso, les femmes potières de la caste des forgerons proposent une diversité de vaisselle en terre cuite, savamment travaillée de leurs mains habiles. Des bols, des plats, des jarres, des pots de fleurs, des encensoirs et autres ustensiles destinés aux besoins quotidiens des ménages.

Safi Sangaré qui remplace sa mère au SIAO

Parmi ces exposantes, figure Amina Sangaré qui a appris le métier, de sa mère. A son tour, elle en a appris à ses filles dont Safi Sangaré qui la représente au SIAO 2026. Nous l’avons rencontré ce 03 novembre dans son lieu d’exposition. Du haut de ses 24 ans, elle maîtrise l’art de la poterie dans son ensemble. C’est une tradition d’autant plus importante que chaque fille de la communauté doit la maîtriser afin de la transmettre à son tour.

Mais, au-delà de la maîtrise de cet art ancestral, il y a aussi la nécessité pour chaque femme burkinabè, de posséder de la vaisselle traditionnelle dans sa cuisine.

« Préserver cette tradition passe par l’appropriation et l’intégration d’ustensiles de cuisine et objets de décoration en poterie traditionnelle dans l’usage quotidien des burkinabè», estime la commerçante.

A Tchériba selon elle, tout commence depuis le mariage. Des dires de Safi Sangaré, lors des mariages à Tchériba, les tantes et les amies de la famille de la mariée lui confectionnent ces plats. En plus, lors de cérémonies de mariages, de baptêmes ou de funérailles, il est surtout important, d’avoir de la vaisselle traditionnelle. « c’est dans des couverts fait en terre qu’on sert les invités de marque et les personnes âgées qui restent généralement attachées à la tradition. C’est signe de respect et de considération », explique-t-elle.

La poterie comme l’art de l’utilité

Sur l’importance de ces vaisselles en argile, elle soutient que ce sont des plats naturels fabriqués localement qui contiennent beaucoup de vertus. « C’est fabriqué chez nous, c’est composé de choses qu’on connaît. Ce qui n’est pas le cas de ce qui vient d’ailleurs. On peut cuisiner avec et ça donne un goût naturel aux repas. Aussi, manger dans ces plats traditionnels vous évite certaines maladies. C’est aussi spirituel. Donc, on ne peut pas vous empoisonner dans ces plats », rassure dame Sangaré.

La poterie comme l’art de l’utilité

Et, ce n’est pas tout. Nafi Sangaré ajoute qu’avec les canaris et les jarres, on peut avoir de l’eau fraîche et naturelle en ville comme au village.  En plus, la poterie traditionnelle joint l’utile à l’agréable à travers, la confection d’objets de décoration qui permettent à la femme d’embellir sa maison et des encensoirs pour le parfum. Ce qui est typique à la femme africaine et burkinabè particulièrement.

La poterie, un art de transmission

Revenant sur le processus d’apprentissage, la fille de la potière nous explique que les enfants, les jeunes filles sont déjà associées aux différentes étapes dès le bas-âge. À l’en croire, c’est un apprentissage basé sur l’observation. Elles regardent leurs mères réunir toutes les matières nécessaires. Du choix de l’argile à sa préparation, en passant par le modelage, le polissage, la décoration jusqu’à la cuisson, les petites filles observent tout. Puis, au fil de l’âge, il leur est progressivement, affecté certaines tâches telles que piler l’argile, mouiller ou mélanger.

« Après tout ça, vous verrez qu’elles essaient toutes seules de fabriquer leurs objets. Au début, ce n’est pas parfait. Mais, les mamans corrigent à mesure que les enfants s’exercent et ce, jusqu’à ce qu’elles se perfectionnent. C’est une activité ancestrale et familiale. Donc, on naît dans la chose et on y grandit. Ça va de soi », dit-elle.

Elle révèle aussi que c’est une activité exclusivement réservée aux femmes forgeronnes de Tchériba.

« À Tchériba, c’est une société de castes. On a des griots, des forgerons et autres. Chaque caste est dans son rôle. S’ingérer dans les activités d’une caste à laquelle vous n’appartenez pas est une faute grave. C’est même inadmissible. Donc, même si à Tchériba les femmes des autres castes savent faire de la poterie, elles ne peuvent pas en faire pour le commerce », argumente la potière.

La poterie, un savoir-faire en souffrance

Ce savoir-faire à travers les générations continue de faire vivre des traditions ancestrales. Mais, au vu des conditions difficiles autour de la pratique, le métier risque de s’éteindre si rien n’est fait. C’est ce qu’a laissé entendre Nafi Sangaré qui décrit des conditions rudes. Tout le processus de la poterie requiert la force physique : creuser pour extraire l’argile, le transporter jusqu’aux domiciles. Arrivée, il faut piler toute cette quantité d’argile à la main. Il faut le tamiser délicatement avec des tamis inadaptés. «Or, nos mamans sont fatiguées, elles n’ont plus de force. Chez nous, par exemple, mes sœurs sont mariées, les plus petites vont à l’école. Moi, je suis pompiste et quand je vais me marier, elle sera seule. Sans oublier que le peu d’enfants disponibles ne s’intéressent plus au métier comme les enfants d’avant. Cette année, c’est moi qui représente ma maman au SIAO. Elle n’a même plus la force d’effectuer le déplacement. On lui a même dit d’arrêter la poterie mais elle ne peut pas. C’est sa tradition et c’est toute sa vie. C’est vraiment difficile », explique Nafi Sangaré d’un air triste.

Malheureusement, les difficultés ne s’arrêtent pas à ce qu’elle relate plus haut. Pour la cuisson, il faut regrouper les pièces en plein air ou dans un four traditionnel. Et là, il faut une quantité énorme de bois pour une cuisson. Il faut encore du bois pour cuir les écorces dont la décoction servira à donner les colores. Or, cette ressource devient rare et extrêmement coûteuse au regard des réglementations environnementales en vigueur.

« Les eaux et forêts ne veulent plus qu’on coupe le bois. Le peu de bois dont on dispose coute maintenant  très cher. C’est difficile à tous les niveaux. Je ne sais pas comment nos mamans ont fait pour tenir jusqu’ici. Mais, je ne pense pas pouvoir y arriver surtout, si les conditions continuent de se dégrader », déplore-t-elle.

Un nouveau souffle pour la poterie 

Après avoir énuméré les défis auxquels, les femmes font face, Nafi Sangaré a lancé un appel à l’intervention des autorités pour sauver cet art traditionnel qui est une richesse pour le patrimoine du pays.

« Ce que nous souhaitons, c’est que nos autorités viennent toucher du doigt ces réalités et voir comment nous aider ». Une aide qui doit commencer par la dotation d’appareil pour la détection de la bonne qualité d’argile jusqu’au processus final.  « Souvent c’est au cours du processus qu’on se rend compte qu’on n’a pas la bonne argile. En ce, il faut jeter et tout reprendre. Et dans ce cas, c’est du temps et de l’énergie qu’on a perdu ».

Pour l’extraction et le transport de l’argile, elle a suggéré des moyens modernes tels que des broyeurs et des malaxeurs. Il faut aussi des tamis adaptés et travailler à remplacer la cuisson au bois par des fours à gaz. Cela permettra dit-elle de soulager les femmes et de préserver les forêts. « Au niveau du tamisage, c’est très délicat. Il suffit qu’un grain passe, de travers et tout le travail est saboté. Or, si nous avons du matériel moderne, on gagne en quantité et en qualité. Mais, on garde espoir que nos cris de cœur soient entendus. On fait confiance à nos autorités qui mettent un accent particulier sur la valorisation des produits locaux. Dans cette dynamique, nous leur demandons de nous aider à préserver ce savoir-faire ancestral », plaide  Nafi Sangaré.

Derrière ces objets qui occupent encore une place importante dans certaines cuisines burkinabè, se cachent des femmes courageuses, détentrices d’un savoir-faire transmis de génération en génération.

Un métier, aujourd’hui, confronté à d’énormes difficultés qui menacent sa survie. Mais, Au-delà de leur combat quotidien pour vivre de cet art, ces potières portent malgré tout, l’ambition de voir leur savoir-faire reconnu, valorisé et transmis aux générations futures. D’où cet appel aux autorités qui sonne comme un plaidoyer pour la sauvegarde de bien plus qu’une tradition. C’est une mémoire, une identité, un patrimoine à transmettre.

Fatimata Compaoré stagiaire

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