Elle n’a ni licence, ni doctorat, mais son nom imposait le respect jusqu’au sommet de l’État burkinabè. Ancienne enseignante passée par le scoutisme, Jeanne Somé a gravi les échelons par la seule force de sa compétence et d’une intégrité à toute épreuve. A la faveur de la sortie de son œuvre autobiographique intitulée : »Bohan, la fille du rocher« , Queen Mafa est allé à sa rencontre. De ses débuts au collège Tounouma à son entrée surprise au gouvernement sous l’ère Paramanga Ernest Yonli, elle se confie sans fard. Entre anecdotes de conseils des ministres et conseils de vie conjugale, nous avons découvert le parcours d’une femme qui a su dire « non » aux puissants pour rester fidèle à ses convictions.
Queen Mafa: Vous avez été une fille brillante à l’école, malgré cela vous n’avez pas pu avoir un diplôme universitaire ; qu’est-ce qui s’est passé ?
Queen Mafa :Et c’est ainsi que vous vous retournez vers l’enseignement, au collège Tounouma, là où vous aviez été élève. Aujourd’hui, vous affirmez n’avoir aucun regret ?
Jeanne SOME: Je n’ai pas de diplômes universitaires, mais j’ai fait mon chemin. Mon « université », ce fut le scoutisme féminin et le guidisme. Les sessions, les rencontres, les séminaires… c’est là que j’ai tout appris. Souvent, les gens voient mon assurance et croient que j’ai un doctorat. Je n’ai même pas la licence ! Mais le militantisme m’a donné une école que les livres ne donnent pas toujours.
Queen Mafa : On voit que vous vous êtes retrouvée enseignante, malgré vous. Mais on voit aussi que vous avez aimé le métier. Qu’est ce qui était exaltant dans ce métier ?
Jeanne Somé: Je m’entendais bien avec les élèves, j’avais plaisir à les rencontrer, à dispenser les cours de français et tout. Elles n’hésitaient pas à venir me voir, on causait. J’ai trouvé que c’était intéressant d’enseigner surtout au niveau des filles.
Queen Mafa: Vous avez pu gravir les échelons pour être la première femme Directrice Générale de l’Éducation au niveau national. Comment avez-vous survécu dans ce milieu d’hommes qui prédisaient votre chute en six mois ?
Jeanne Somé : Il y a beaucoup d’hommes qui ont dit non, d’où elle sort celle-là ? Quel diplôme elle a ? elle ne va pas tenir, même 6 mois elle ne va pas tenir. Elle va partir. Je suis restée de 1988 à 1992. Ils se sont aperçus que non. Moi j’ai dit, vous savez, si c’est le milieu des hommes je n’ai pas peur. J’ai grandi au milieu de garçons. Depuis mon enfance, il a fallu me battre. C’est vrai que mon papa m’a beaucoup aidé mais il a fallu me battre pour avoir ma place . Donc je ne suis pas complexée au milieu des hommes. Il y en a qui avaient décidé, quand je suis arrivée à la direction générale, de me créer des problèmes. Mais je ne me suis pas laissée faire. Quand tu me parles mal, je te réponds mal. Au bout d’un an, 2 ans, chacun est rentré dans les rangs.
Queen Mafa : Votre entrée au gouvernement est une surprise totale. Vous étiez à la retraite, en train de ranger vos livres, quand le téléphone sonne…
Jeanne Somé : Exactement ! C’était un samedi. Salif Diallo m’appelle : « Le Premier ministre te cherche ». Je me suis demandé ce que j’avais bien pu faire de mal ! J’ai même prévenu mes filles : « Si je ne reviens pas, vous saurez ce qui s’est passé ».
Queen Mafa: Qu’est-ce qui a milité à votre faveur selon vous ?
Jeanne Somé :Je n’en sais rien ma fille. Ce qui est sûre moi j’étais déjà à la retraite. Je devais aller à la retraite en 1998. J’ai eu mon arrêté de mise à la retraite mais en même temps j’ai eu un arrêté de réquisition pour 2 ans. J’étais conseiller technique du ministre de l’éducation nationale. Quand la date de réquisition est arrivée, on m’a libérée.
Queen Mafa: Pourtant, face au Premier ministre Yonli, vous n’avez pas hésité à poser vos conditions avant d’accepter le poste de Secrétaire d’État à l’Alphabétisation. Pourquoi ce risque ?
Parce que je suis entière. Je lui ai dit : « Monsieur le Premier Ministre, on dit que je parle trop ‘gouais’ (franchement). Si c’est noir, je dis que c’est noir. Est-ce que votre milieu politique peut supporter ça ? ». Il m’a répondu qu’ils savaient tout de moi et qu’ils voulaient quand même que je vienne. Je dis, vous connaissez tout de moi ? Il dit Oui. Et vous pensez que je peux quand même rentrer dans votre gouvernement ? Il dit oui. Alors je dis: Si vous pensez que je peux servir le Burkina , il n y a pas de problème.
Queen Mafa: Contrairement à la majorité des femmes, vous n’avez pas cherché à consulter d’abord votre mari. Systématiquement, vous avez répondu en même temps. Pourquoi ?
Jeanne SOME: Comme je connais assez mon mari. Il n’a jamais fait de problème sur le plan de mon travail. Mes affectations, il n’a jamais fait de problème, donc je savais qu’il ne ferait pas de problème. Il allait me soutenir même comme il pouvait. C’est pour cela je n’ai pas jugé nécessaire de dire je vais demander son avis, parce que je savais qu’il est toujours derrière moi-même malade.
Queen Mafa: On raconte que vous étiez redoutée en Conseil des ministres. Vous n’aviez pas peur de bousculer vos collègues, voire le Chef de l’État ?
Jeanne SOME(Rires) : Un jour, un ministre présentait des dossiers complexes. J’ai levé la main : « Dites-nous simplement ce que cela rapporte concrètement aux populations ». Il s’est emporté, mais je n’ai pas baissé les yeux. Même avec « le Boss » (le Président), je disais : « Je ne comprends pas, et je veux comprendre ». On m’a dit plus tard que j’étais la « terreur » du gouvernement. Mes questions les emmerdaient, tout simplement.
J’ai préféré arrêter des centres qui ne fonctionnaient pas plutôt que de mentir pour garder des financements. L’avenir des enfants n’est pas négociable.
Queen Mafa : Vous avez finalement quitté le gouvernement parce que vous n’aviez pas de « carte politique ». Regrettez-vous de ne pas avoir joué le jeu des partis ?
Jamais. On a donné mon poste à un parti pour obtenir une majorité absolue à l’Assemblée. C’est la politique. Mais je suis partie la tête haute, après avoir imposé une étude sérieuse sur l’éducation non formelle. J’ai préféré arrêter des centres qui ne fonctionnaient pas plutôt que de mentir pour garder des financements. L’avenir des enfants n’est pas négociable.
Queen Mafa: Aujourd’hui vous avez écrit une œuvre biographique, auto biographique sur vous, qu’est-ce que vous souhaiterez qu’on retienne de maman Jeanne ?
Chacun peut retenir ce qu’il veut dedans. Mais je pense que les leçons que j’ai tirées à travers tous les postes où je suis passée. D’abord c’est le travail. Et le travail bien fait. Ensuite c’est l’honnête. Et le respect de toute personne, du plus grand au plus petit, parce que j’estime que toute personne a droit au respect. Même avec mes enfants. Les gardiens et autres là, vous n’allez pas appeler quelqu’un : « hé gardien », je dis non. Il a un nom. C’est un père de famille. Il faut le respecter. Que ce soit le ministre ou le technicien de surface, chacun a une dignité.
« L’égalité avec l’homme sur le plan intellectuel, sur le plan travail je dis oui. Mais sur le plan relationnel, je donne à l’homme sa place ».
Queen Mafa: Comment arriviez vous à concilier votre vie de couple et vos occupations professionnelles ?
Jeanne SOME: Je dis c’est une question d’organisation. Moi par exemple, je ne sais pas si ça peut servir, pendant longtemps, je lavais moi-même ma voiture, je faisais ma chambre, personne ne balayait ma chambre. Quand je finis de laver ma voiture, je viens trouver que mon mari est dans la douche, je profite pour faire la chambre. Il assumer d’abord ses responsabilités de mère et de maîtresse de maison. Et je pense que c’est un des défauts de nous les femmes. Quand on arrive à un niveau, on croit que le boy, la bonne sont chargés de tout faire. Non, c’est toi la maitresse de maison. Si la maison n’est pas propre, tu ne vas pas t’en prendre à la bonne. Si le repas n’est pas bon, si tu ne lui as pas appris à faire, elle ne peut pas. L’égalité avec l’homme sur le plan intellectuel, sur le plan travail je dis oui. Mais sur le plan relationnel, je donne à l’homme sa place.
Je le respecte mon époux et je tiens à ce que sa maison soit propre, que son repas soit correct. Le jour que mon mari n’est pas là pour manger en même temps que nous, je fais en sorte que quand il vient, son repas soit proprement disposé sur la table pour qu’il mange. Ce n’est pas des restes qu’on va lui donner. C’est sa part, bien posé. Je pense qu’il ne faut pas prendre cette histoire égalité homme femme et l’amener partout. Ça ne sert pas. Si Dieu nous a fait différent, c’est que la complémentarité c’est bon. Tu as beau faire, tu entretiens bien ta maison, tu t’habilles bien, tu ne te néglige pas, si ton mari va courir, il va courir. Laisse-le courir, quand il sera fatigué il va venir.
Queen Mafa: Mais maman, le laisser courir et attendre jusqu’à quand ? Pour qu’il revienne vieux, fatigué et malade?
Jeanne SOME : Vous savez, on raconte souvent l’histoire d’une femme délaissée par son mari, parti épouser une seconde femme. Chaque soir, le nouveau couple s’installe côte à côte pour discuter et rire sous ses yeux. Elle, pourtant, ne dit mot.
Elle finit par s’entendre avec l’un de ses frères pour mettre un plan à exécution : désormais, dès qu’ils commencent à échanger, elle rentre s’apprêter avec élégance. Lorsqu’elle ressort, un véhicule klaxonne devant la porte ; elle y monte et s’en va.
Face à cela, le mari commence à douter et se dit que la situation est louche. C’est là toute l’ambiguïté de la jalousie masculine : un homme peut prétendre ne plus vous vouloir, mais il ne supporte pas l’idée qu’un autre vous courtise. Il peut vous négliger, mais dès qu’il sent que vous suscitez de l’intérêt ailleurs, il revient vers vous. ». La leçon est qu’il ne faut jamais se négliger et puis passer le temps à pleurnicher. Il faut se battre. Pleurnicher, tu lui donnes la route. Tu pleures, ok, il est parti. Il faut bien t’arranger, quand il part, toi tu sors, il voit que tu es bien habillé, il va se dire, ça là, y a quelqu’un derrière elle. Je suis en train de la perdre. Il faut faire attention.
Queen Mafa: Quelle était votre stratégie pour faire comprendre à votre époux quand vous n’êtes pas contente ?
Entretien réalisé par Assétou Maiga
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