Tomber enceinte, accoucher et survivre ! Tel pourrait être le quotidien de certaines femmes face à l’hémorragie abondante qui survient après l’accouchement. Cet état de fait est encore appelé hémorragie du post-partum (HPP). Situation délicate et préoccupante, elle est au cœur de la santé maternelle et néonatale. Pour lever le voile sur les conséquences socio-économiques et culturelles de cette hémorragie, nous avons tendu notre micro au Pr agrégé Yobi Alexis Sawadogo, gynécologue obstétricien au CHU de Bogodogo. Sans langue de bois, il touche du doigt, une réalité qui mérite qu’on s’y attarde.
Parlez-nous des conséquences socio-économiques du saignement après accouchement!
Au plan économique, on a :
- Un appauvrissement des familles : les coûts de prise en charge sont élevés (Transport, médicaments, transfusions, chirurgie, hospitalisation prolongée).
- Perte de revenus si la mère doit s’absenter longtemps du travail.
- Dépenses liées à la réadaptation ou aux soins de longue durée en cas de complications graves.
- De plus, pour le système de santé, on note :
- une augmentation du coût des soins obstétricaux d’urgence
- Une mobilisation importante des ressources hospitalières (au détriment d’autres patientes) : personnel, unités de soins intensifs, sang et produits dérivés.
Comme pour le moment, nous n’avons pas d’assurance maladie, c’est la famille qui paie les ordonnances et si par malchance, cette personne venait à mourir, les orphelins seront un poids pour toute la famille et même pour le conjoint.
Au plan social :
- Il y a une perte de production parce que la personne hospitalisée n’est plus productive. C’est aussi une perte de bras valides parce que cette personne pouvait aider à résoudre un certain nombre de problèmes ;
- Une augmentation de la mortalité maternelle, qui a un impact sur les indicateurs de santé publique ;
- Une augmentation du stress et charge psychologique pour le conjoint et les enfants ;
- Une modification de la dynamique familiale, notamment si la mère est gravement malade ou décédé.
Pour une personne qui n’est pas ménagère, comment cela peut-il, impacter son environnement ?
Si la personne travaille, la conséquence de son hospitalisation ou de sa convalescence est l’absentéisme et/ou une baisse de production de l’entreprise qu’elle soit publique ou privée.
Si la personne travaille dans le privé, une longue absence peut engendrer un licenciement parce qu’elle risque d’être remplacée.
Généralement, quand on parle de saignement, beaucoup de gens ont tendance à croire que tout ce qui est écoulement de sang est hémorragie du post-partum. Comment peut-on mieux comprendre cette terminologie ?
Tout saignement après accouchement n’est pas forcément grave parce qu’après l’accouchement, il y a toujours des saignements que nous appelons des lochies. Elles sont sanglantes dès le début. Mais, à partir du 3ème jour, elles deviennent peu sanglantes (rosées) et à partir d’une semaine, elles deviennent liquides jaunâtres ou blanchâtres avant de tarir et cela est normal. C’est parce qu’il y avait une plaie au niveau de l’emplacement du placenta et qui est en train de se cicatriser.
Mais, nous parlons du saignement après accouchement quand la quantité de sang perdue est assez importante atteignant ou dépassant 500 ml (1/2 litre) ou une perte de sang qui entraîne des troubles de l’état hémodynamique de la femme.
Avant, la définition classique, c’était une perte de sang supérieure à un demi-litre.
Comment évaluer alors, le demi-litre ?
Dans certains pays, il y a des dispositifs gradués qui sont placés sur les tables d’accouchement et qui permettent de recueillir les pertes de sang et de les quantifier. Mais, dans nos conditions, nous évaluons de façon visuelle, les pertes de sang qui sont recueillies dans des bassins et/ou versées par terre ou imbibées dans les pagnes pour dire s’il y a hémorragie du post-partum ou pas.
On parle aussi d’hémorragie du post-partum quand le saignement entraîne des troubles sur l’état hémodynamique de la personne. C’est-à-dire qu’il provoque des répercussions sur la santé de la personne telles que des vertiges, une faiblesse du corps, une perte de connaissance ou une sensation de soif intense. Dans ce cas, il faut la prendre en charge immédiatement.
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Professeur, il y a quelque chose que nous avons remarquée chez les femmes qui viennent d’accoucher. En fait, elles portent un pagne traditionnel noir. La raison évoquée est qu’il aide à atténuer l’hémorragie. Comment faire comprendre aux gens, la nécessité d’abandonner cette attitude parce qu’elle ne permet pas de sauver des vies ?
Oui, c’est une situation que nous vivons. Quand les femmes accouchent, on leur donne effectivement, les pagnes noirs ou bleu nuit pour qu’elles attachent. Ces pagnes n’aident pas du tout à atténuer le saignement. Mais, ils masquent plutôt les saignements. C’est donc, un couteau à double tranchant.

En effet, ces pagnes traditionnels permettent certes, d’éviter que les gens de l’entourage ne voient les saignements de la femme. Mais, leur usage ne permet pas aux agents de santé de reconnaître rapidement les personnes qui saignent de façon importante ni d’évaluer ces saignements.
Donc, vraiment, les pagnes noirs ne sont pas les mieux indiqués parce que, quand ils sont imbibés de sang, on ne s’en rend pas compte. La personne peut perdre jusqu’à un litre de sang sans qu’on ne sache. Voilà pourquoi, nous conseillons aux femmes de porter, soit des couches ou quelque chose d’autre qui permette de constater le flux du saignement et d’engager une prise en charge rapide.
Professeur, nous avons une autre préoccupation. Après l’accouchement, certaines femmes attachent de façon serrée, leur ventre sous prétexte que cela permet d’avoir un ventre plat. Étant donné que la personne est déjà dans un état de faiblesse physique, qu’est-ce que cela peut engendrer comme conséquences ?
Attacher le ventre n’est pas la solution idéale pour le faire dégonfler. Il faut savoir que pendant la grossesse, il y a une distension de l’abdomen par le développement de l’utérus. Ce qui fait écarter les muscles au niveau de l’abdomen. Mais, après l’accouchement, les muscles peuvent prendre leur forme normale. Cela est possible si vous faites une rééducation simplement. La gymnastique abdominale aussi permet la rétraction de l’abdomen. Ainsi, les muscles vont reprendre leur place. Sion, attacher le ventre n’est pas la solution.
Que ce soit la rééducation au niveau du ventre ou la rééducation au niveau du périnée, cela permet à ces organes de reprendre leur tonicité d’avant. Vous allez voir des femmes qui ont accouché six fois et le ventre est toujours plat. C’est parce qu’après l’accouchement, elles font ces gymnastiques et ces activités de rééducation. Attacher ne résout pas le problème.
Au Burkina Faso, les accompagnantes et les mamans ont tendance à dire aux femmes de boire de l’eau chaude parce que ça permet d’évacuer les caillots de sang après l’accouchement. Est-ce que, ce sont des préjugés ?
Oui. Ce sont des préjugés. Boire de l’eau chaude ne permet pas d’évacuer le sang. Quand vous buvez l’eau, ça reste dans l’estomac qui est très loin de l’utérus. Donc, il n’y a pas de connexion entre les deux organes. Par conséquent, boire de l’eau chaude après l’accouchement n’a pas d’effets sur le saignement.
Souvent, le temps que l’eau avalée n’arrive dans le ventre, elle s’est déjà refroidie. Boire de l’eau chaude ne permet donc, pas de chasser le sang. Habituellement, dans les formations sanitaires, on donne des produits pour permettre la rétraction utérine et parfois, par le fait d’allaiter, l’organisme sécrète une substance qui permet à l’utérus de se rétracter et de chasser le sang. Donc, ce n’est pas boire l’eau chaude qui va résoudre le problème.
Chaque fois, on en parle. Mais, les gens continuent disant que c’’est une tradition. Mais, ça n’a pas d’impact sur la santé de la femme en matière de réduction de l’hémorragie.
Sucer la glace permet-il de calmer la douleur du bas-ventre ?
Sucer de la glace peut calmer des douleurs au niveau de l’estomac. Mais, pas du bas-ventre. Par contre, l’application de la glace au niveau du bas ventre peut calmer la douleur. C’est-à-dire poser la glace sur le bas ventre).
Vous avez dit qu’on peut faire la rééducation du périnée. Quel est la période et la durée, recommandée ? Deux ou trois ans ?
Oui, c’est possible. La période recommandée est six à huit semaines après l’accouchement. Habituellement, il est prescrit 10 à 20 séances. Mais, même au-delà de la période, la rééducation est toujours possible avec une certaine efficacité.
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Peut-on prévenir l’hémorragie du post-partum ?
La prévention de l’hémorragie est possible. C’est pour cela qu’il est important de faire les consultations prénatales. Il y a des femmes effectivement, qui présentent certains facteurs et, au cours de l’accouchement, elles peuvent saigner. Dans ce cas, on prend déjà les mesures qui s’imposent. Par exemple, une femme enceinte chez qui, le placenta est inséré dans la partie basse de l’utérus au lieu d’être au fond de l’utérus court des risques importants de saigner au cours de l’accouchement.
On sait qu’au cours de l’accouchement, dès qu’il y a des tiraillements, ça va saigner. Pour ça, on peut déjà prendre des précautions surtout, si le placenta bas inséré, a bouché l’orifice par lequel l’enfant doit sortir. Dans ce cas, on peut préparer une césarienne et on l’enlève.
Il y a aussi des femmes qui ont eu des antécédents d’hémorragies et ces dernières, il faut vraiment qu’on les surveille. Ce sont des femmes à risques. Donc, des femmes chez qui, il faut prévenir l’hémorragie. Dès qu’elles accouchent, on donne des produits pour permettre une rétraction rapide de l’utérus pour éviter les saignements.
De plus, au cours de tout accouchement, nous réalisons systématiquement une action que nous appelons la gestion de la troisième période d’accouchement (GATPA). Cette action permet de faire la sortie rapide du placenta pour minimiser le saignement dû à la délivrance. Avant, on laissait le placenta se décoller seul avant qu’on le fasse sortir. Maintenant, on a une technique, dès que la femme accouche, on injecte un produit, l’ocytocine qui permet le décollement rapide et sous une traction contrôlée du cordon, le placenta est retiré de l’utérus et cela permet de minimiser la quantité de sang que la femme perd, du fait de la délivrance.
La 3ème étape de la technique, c’est l’examen du placenta. Cette technique (GATPA) comprend quatre éléments. Le premier élément, c’est injecter le produit Ocytocine et attendre une contraction. Le deuxième élément, c’est faire une traction douce du cordon ombilical pour retirer le placenta en empaumant le fond pour permettre au placenta de sortir et troisième élément, c’est vérifier si le placenta intègre pour s’assurer qu’il n’y a pas une partie du placenta qui est restée dans l’utérus et le 4e temps, c’est de vérifier la filière par laquelle l’enfant est sorti, s’il n’y a pas de lésion qui est visible, qui saigne et qu’il faut réparer. Dès qu’on fait ça, on minimise le saignement, c’est-à-dire que même si le saignement a commencé, on aura le temps de corriger avant que ça n’atteigne le demi-litre.
Cependant, certaines femmes qui n’ont pas de risques constatés, peuvent présenter une hémorragie après leur accouchement. Il faudra donc, considérer que toutes les femmes sont à risques et dès qu’elles accouchent, il faut prendre les mesures nécessaires et les surveiller régulièrement pour diagnostiquer un saignement post-partum, à temps en vue d’une prise en charge, le plutôt possible pour éviter que ça ne se complique.
Pour conclure ?
C’est dire à tout le monde que l’hémorragie du post-partum concerne toutes les femmes. Si vous avez accouché, considérez que vous êtes à risques et vous devez être surveillée. Nous sollicitons surtout, l’entourage pour nous aider dans la surveillance parce que parfois, du fait de la surcharge de travail dans certaines maternités, les agents de santé n’ont pas souvent, le temps de surveiller régulièrement.
Or, selon les recommandations, une femme qui a accouché doit être examinée toutes les 15 minutes pendant la première heure, toutes les 30 minutes après la deuxième heure et toutes les heures à partir de la troisième jusqu’à la sixième heure. Après ça, s’il n’y a pas de saignement, on peut la déplacer maintenant dans sa salle et continuer la surveillance.
Mais, compte tenu du travail et du nombre, on n’arrive pas à le faire. On sollicite que les accompagnants regardent et s’il y a des choses anormales, qu’ils nous interpellent pour qu’on puisse rattraper ça, à temps.
Entretien réalisé par Françoise Tougry


