Si le jugement des gens contraint les personnes vivant avec un handicap à se renfermer et à s’isoler, ce n’est pas le cas de Phadylatou Gouem. Elle a su développer une force intérieure et une joie de vivre qui lui permettent de relever bien de défis malgré les difficultés rencontrées. Présidente de l’association « Vivre de Nouveau » basée à Ouagadougou, elle est une source d’inspiration pour des personnes vivant avec un handicap, leur démontrant chaque jour par sa combativité, que le handicap n’est pas une fatalité.
C’est dans une ambiance bon enfant que nous avons été très accueillis dans la cour animée de cris et pleurs de gamins, assortis de bruits de travaux ménagers chez Phadylatou Gouem. Revenant de la ville, elle prend place, souffle un peu et nous entamons une conversation. Haoua Gouem Guinko, sa maman, est assise à ses côtés.
Âgée de 32 ans et mère d’un petit garçon, Phadylatou Gouem est une jeune dame joviale et comique, par moment réservée.
Depuis qu’elle a mis les pieds à l’école, elle s’est fixée un objectif : obtenir de bonnes notes et avoir des diplômes. Pari réussi car elle a toujours été parmi les meilleurs de sa classe. Aujourd’hui titulaire d’une licence en statistiques, elle prépare un master en coopération internationale. Pourtant sa vie n’a pas été facile.
Née avec une malformation de la colonne vertébrale, Phadylatou ne pouvait pas se tenir debout comme les autres enfants. Toujours à quatre pattes, elle avait des plaies au niveau de la plante des pieds. Ces plaies ne guérissant point, elle a finalement été amputée des deux jambes pour éviter une septicémie.
Récemment, un bilan de santé a révélé qu’elle souffre d’une incontinence urinaire difficilement soignable. « Malheureusement, le médecin m’a dit de continuer de vivre comme je peux », lance-t-elle, attristée.
Selon la maman de Phadylatou Gouem, sa fille fait l’objet de regards qui mettent souvent mal à l’aise. Mais, son charisme et sa confiance en soi, lui ont permis de s’affirmer.
Lire la vidéo de sa maman ici.
« Ma vie n’a pas toujours été facile ».
A l’école, Phadylatou Gouem peine à se faire des amis. Elle envie tellement ses camarades de classes qui partent au petit marché en groupes. « Pour moi, c’était vraiment un luxe », soutient-elle.
Elle ajoute que souvent, ses camarades cassent ses béquilles. Avec cette atmosphère, venir à l’école devient contraignant et à chaque coup de la cloche, elle a hâte de quitter la classe et de retrouver sa chambre dans laquelle, elle se réfugie derrière la télé ou la lecture. Là où elle se sent à l’aise, là personne ne l’embête.
La stigmatisation, l’accès aux soins, l’accessibilité aux rampes (très hautes ou étroites) sont entre autres, des difficultés quotidiennes pour les personnes handicapées.
Le travail sur soi est essentiel pour gérer le regard des autres. Mais, cela demande du temps et de l’expérience. C’est ce qu’a vécu Phadylatou Gouem en se rendant dans les centres de santé.
« Quand j’étais enceinte, à ce moment, je n’avais pas de fauteuil. Les autres femmes ont écarquillé leurs yeux pour me regarder. J’imagine qu’elles sont étonnées de voir une femme handicapée, enceinte. J’ai attendu mon tour, je suis rentrée et j’ai été reçue par le médecin. J’ai un handicap compliqué et congénitale avec des difficultés de santé. Donc, mon inquiétude, c’était que cela ne soit pas contagieux pour mon bébé », a expliqué Phadylatou Gouem.
Selon Phadyladylatou, dans l’esprit de certaines personnes, les handicapées, n’ont pas droit à la maternité.
A cause de son handicap congénital, il lui fallait un gynécologue qui allait la rassurer. De ses dires, la plupart des gynécologues qu’elle a rencontrés sont toujours pressés de rendre les carnets de santé comme si le fait de recevoir les femmes chaque jour, suffit à savoir ce que chacune d’elle a, comme problème. Ils ne prennent pas le soin d’écouter, de voir la spécificité de chaque grossesse. Cela l’a conduite à changer beaucoup de centres de santé publics comme privés.
« Je voulais d’un gynéco qui allait être à mon écoute. Finalement, j’ai pu en trouver un et c’est lui que j’ai gardé jusqu’à l’accouchement », raconte-t-elle. Et d’ajouter : « C’est vrai que par moments, ça fait très mal. Tu pleures, tu n’en parles à personne. Après quand tu te dis que ce n’est qu’une épreuve parmi tant d’autres, tu avances », clarifie-t-elle.
Heureusement, elle peut compter sur le soutien de sa famille. En effet, témoigne-t-elle, ses parents, ses frères et sœurs n’ont jamais eu de regards « bizarres » sur elle ni lui fait sentir qu’elle est différente.
« Sauf que souvent, J’ai l’impression d’être surprotégée par rapport aux autres. Surtout ma maman, elle ne veut même pas que quelque chose me touche », dit-elle.
A l’en croire, la surprotection peut aussi avoir des inconvénients parce que la personne handicapée n’a pas besoin d’être surprotégée même si c’est une preuve d’amour et d’affection.
Elle a besoin qu’on la laisse s’orienter, apprendre à connaître son environnement, à s’adapter, à trouver les mécanismes dont elle a besoin pour « survivre ». En termes simples, être autonome, indépendante.
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« J’ai eu des anges gardiens ».
Phadylatou Gouem révèle avoir rencontré des personnes formidables qui lui ont permis de tenir. « Ma cheffe me dit parfois : je sais que tu ne sens pas bien. Rentre ! Repose-toi et tu reviendras après! », précise-t-elle.
Elle parle aussi de son enseignante Mme Véronique Guira.
« Je ne l’oublierai jamais. Lorsque je me salissais à l’école, elle prenait le soin de laver mes habits correctement, de me couvrir avec son pagne, de sécher mes habits et de me les porter. Elle me traitait vraiment comme sa fille. J’en ai eu beaucoup comme ça. Elles sont mes p’tits anges. Cela montre que tout n’est pas négatif », confie-t-elle
En 2014, grâce à l’action sociale qui lui a donné sa première moto, Phadylatou Gouem reçoit ainsi, un moyen de déplacement qui va davantage la connecter aux autres et au monde.
Elle commence à être plus autonome et indépendante. Quand elle découvre l’association des élèves et étudiants handicapés du Burkina, elle réalise que d’autres personnes vivent les mêmes difficultés qu’elle et certaines ont un handicap plus lourd que le sien.
« Je me rends compte que je ne suis pas seule dans cette situation. Ça remonte le moral en quelque sorte et ça m’a permis d’être positive, optimiste et d’aller de l’avant », relate-elle.
Passionnée de lecture, son père l’encourage dans cette discipline. A chaque anniversaire, il lui offre des livres. Un jour, elle tombe sur l’histoire de Raoul Follereau et les lépreux. Celui-ci a mis en place, sa fondation et son acte l’a inspirée. Dès lors, elle a eu l’envie de créer une association.
« Aujourd’hui, j’ai des diplômes, j’ai un enfant, j’ai créé mon association. Vraiment, je suis heureuse », déclare-t-elle.
L’association a commencé à réaliser de grandes actions en 2020. En 2025, avec l’accompagnement de membres très dynamiques, elles arrivent à faire bouger les lignes.
Au nombre des actions phares, on note quelques dons de vivres aux enfants handicapés, un plaidoyer pour améliorer l’accès aux soins de santé pour les femmes de manière générale et pour les femmes handicapées, en particulier en équipant systématiquement les centres de santé de matériel ajustable.
Ce projet est en cours et il bénéficie du soutien du ministère de la solidarité nationale et l’action humanitaire.
La secrétaire chargée de l’organisation et de l’information de l’Union nationale des Associations de Femmes et Filles handicapées du Burkina (UNAFEHB) et Phadylatou Gouem se sont connues au Centre des Personnes Handicapées Moteur.
« Vraiment, elle est sympathique, gentille et souriante avec les gens », lance Nadine Patricia Ouédraogo.
Le cri de cœur de Phadylatou Gouem
La présidente de l’Association « Vivre de nouveau » préconise des ateliers de formation et sensibilisation sur l’inclusion et les droits des personnes handicapées, au profit des agents de santé.
« Penser que la personne handicapée n’a pas de sexualité et ne doit avoir d’enfants, pour moi, c’est de l’ignorance et un manque d’information », fustige-t-elle.
Elle recommande aussi de mettre en place de fauteuils roulant en bon état dans les centres de santé car ça peut servir à tout le monde notamment en termes d’urgence
Le matériel de soins, ajustable et les balances doivent également être pris en compte., Du coup, déclare-t-elle, il y en a, qui n’ont jamais connu leurs poids. Les escabeaux ne permettent pas de monter sur la table. Donc, les consultations se font à terre. Or, avec la hauteur ajustable, on ramène la table juste à la taille de la personne facilement, sans aucun risque de tomber. Cela peut profiter à tout le monde sans exception.
Elle souligne en outre, le cas des personnes souffrant d’Infirmité motrice cérébrale. C’est-à-dire que, presque tous les membres sont paralysés et elles sont incapables de s’exprimer.
Malgré ces insuffisances, Phadylatou Gouem se réjouit de quelques avancées majeures notamment les efforts faits dans le plan national de la planification.
« Si seulement, 1/3 des textes et lois était suivi, on ne parlerait plus de difficultés de personnes handicapées. Malheureusement, ils existent. Mais, ne sont pas vraiment vulgarisés. Il faut faire un suivi du dispositif qui sera mis en place », suggère-t-elle.
Aux personnes handicapées, son message est clair. « Évitez de vous exclure de la société ! Certaines femmes refusent de repartir dans des centres de santé où elles ont été frustrées. D’autres préfèrent accoucher chez elles à la maison que d’aller dans un centre de santé. Lors de vos rendez-vous, approchez-les responsables et expliquez les difficultés que vous rencontrez ! Faites des propositions de solutionnement. C’est ainsi qu’on pourra valoriser petit-à-petit, notre bien-être », souligne-t-elle.
Pour elle, il est important de s’exprimer, de parler afin d’attirer l’attention sur les problèmes qui existent car les personnes handicapées sont capables de choses extraordinaires à cause de leurs capacités de résilience, à cause de leur aptitude à s’adapter.
A l’endroit des ONGs et les partenaires techniques et financiers, elle les invite à songer au matériel ajustable dans leurs dons.
« J’ai une ambition : mettre en place une fondation dont l’objectif serait de promouvoir l’activité des personnes handicapées, leur employabilité, des renforcements des capacités, des formations en métiers, etc. Je veux contribuer à améliorer l’indépendance financière des personnes handicapées », conclut-elle.
Françoise Tougry
Abdoulaye Ouédraogo
Queenma.net









