Au Burkina Faso, l’essor du numérique révèle une fracture profonde entre les sexes. Alors que moins de 30 % des professionnels des sciences et technologies sont des femmes, cette sous-représentation traduit des barrières culturelles, sociales et économiques persistantes. Décryptage dans notre reportage sur un fossé qui freine le développement et des initiatives qui tentent de le combler pour que l’avenir numérique du pays des Hommes intègres se conjugue aussi au féminin.
Le numérique est aujourd’hui au cœur des transformations économiques et sociales dans le monde. Pourtant, en Afrique de l’Ouest et plus particulièrement au Burkina Faso, l’inclusion des femmes dans ce secteur reste faible.
Selon les données les plus récentes de l’Union internationale des télécommunications (UIT), seulement 32 % des femmes en Afrique utilisent Internet contre 42 % des hommes, ce qui révèle un fossé numérique marqué entre les sexes.
Ce chiffre illustre une fracture numérique qui dépasse le simple déséquilibre d’accès et qui constitue un frein systémique au développement. Cet article propose une analyse approfondie de cette situation, en explorant ses causes, ses manifestations et les initiatives mises en place pour y remédier.
L’accès et l’utilisation des technologies de l’information et de la communication révèlent une disparité alarmante. Les femmes sont largement sous-représentées dans la sphère numérique, ce qui se traduit par des taux d’utilisation d’internet et des médias sociaux nettement inférieurs à ceux des hommes.
Cette faible présence en ligne est le reflet d’une sous-représentation dans les métiers du numérique et dans l’entrepreneuriat formel. Elle contribue à perpétuer un cycle d’inégalités qui limite le potentiel de plus de la moitié de la population.
La cartographie de l’emploi au Burkina Faso montre que les jeunes en cours de scolarisation et les femmes au foyer constituent la majorité des inactifs.
Cette situation illustre une inclusion globale inefficace qui affecte tous les secteurs, y compris le numérique. Les taux de chômage sont plus élevés chez les femmes, particulièrement en fonction du lieu de résidence, de la région, de l’âge et de la situation de handicap.
Ces difficultés d’insertion professionnelle se répercutent directement sur leur participation au numérique.
Dans l’enseignement supérieur, la répartition des enseignants par sexe révèle une sous-représentation féminine dans les filières scientifiques et techniques.
Les sciences et techniques d’ingénieurs ainsi que les mathématiques-physique-chimie comptent très peu de femmes enseignantes-chercheuses.
Cette réalité se reflète également sur les plateformes professionnelles comme LinkedIn, où les femmes sont présentes mais souvent cantonnées à des rôles à faible valeur ajoutée, sans pouvoir décisionnel ou créatif.
Les fondements du fossé de genre
Les pesanteurs socioculturelles jouent un rôle majeur dans cette fracture. Les normes sociales définissent des rôles rigides où la masculinité est associée à l’autorité et la féminité à la maternité et à l’assistance.
Dès le plus jeune âge, les filles sont encouragées à aider leur mère dans les tâches ménagères tandis que les garçons sont orientés vers des activités valorisées socialement. Cette socialisation précoce influence directement les choix d’orientation scolaire et professionnelle.
Les stéréotypes parentaux éloignent les filles des métiers du numérique, renforçant leur sous-représentation dans les filières techniques.
Dans le milieu professionnel, ces stéréotypes persistent. Le poids des responsabilités familiales et le manque d’équilibre entre vie privée et vie professionnelle constituent des barrières majeures à la progression des femmes.
L’absence de modèles féminins à des postes de leadership ou d’innovation renforce ces stéréotypes et perpétue l’exclusion. L’autocensure en ligne, où les femmes limitent leurs publications par crainte du harcèlement, est un autre aspect de cette barrière invisible.
La crise sécuritaire au Burkina Faso accentue ces inégalités. Les infrastructures de télécommunications sont parfois ciblées par les terroristes, rendant la connectivité instable, surtout en milieu rural.
Les personnes déplacées internes, qui pourraient bénéficier du numérique comme levier de protection et d’autonomisation, voient leurs opportunités limitées par des conditions de vie précaires. Les coûts élevés des outils et le manque de formations aggravent encore la situation des femmes en milieu rural.

Les initiatives et actions à féliciter
Face à ces défis, plusieurs initiatives politiques et associatives ont vu le jour. Le gouvernement burkinabè a adopté une Stratégie nationale genre, cadre de référence pour l’intégration du genre dans tous les secteurs, y compris le numérique.
Le Ministère du Genre et de la Solidarité nationale œuvre à la réduction des inégalités et à la promotion de la femme.
La société civile et les partenaires privés jouent également un rôle essentiel. L’association Digit-ELLES/Burkina Faso, lancée en 2024, forme les jeunes filles en codage, bureautique et cybersécurité.
La Fondation Orange Burkina, à travers ses Maisons Digitales, a déjà formé plus de quarante femmes, leur donnant les bases du numérique et un accès à des équipements. Le Wakat Lab, avec son programme Mousso Tech, a initié des activités pour l’inclusion numérique des jeunes filles à Ouagadougou et Bobo-Dioulasso.
L’Association Femmes TIC Burkina Faso organise des formations en gestion des noms de domaine et des webinaires sur le numérique et l’autonomisation des femmes.
L’Agence belge de développement Enabel a lancé le projet Digital for Girls and Women pour réduire le fossé de genre dans l’accès au numérique. Ces initiatives sont prometteuses mais nécessitent une meilleure coordination afin d’éviter les duplications et de maximiser l’impact.
Il est impératif d’intervenir dès le plus jeune âge pour déconstruire les stéréotypes de genre. Les politiques éducatives doivent réduire les disparités de scolarisation et intégrer le numérique de manière non genrée dans les cursus.
Le renforcement des programmes de mentorat est également nécessaire. Valoriser les parcours de femmes innovatrices et rendre visibles leurs difficultés permet de créer des modèles plus accessibles et inspirants.
Un problème majeur est l’absence de données précises sur la répartition des genres dans les emplois numériques formels au Burkina Faso. Pour que les politiques publiques soient efficaces, elles doivent reposer sur des chiffres fiables.
La mise en place d’un observatoire national du genre dans le secteur numérique est une recommandation essentielle. Cet observatoire permettrait de recueillir des statistiques détaillées, de suivre les progrès des initiatives et d’évaluer l’impact des politiques sur le long terme.
Le futur est numérique et féminin
Le fossé de genre dans le numérique au Burkina Faso est une réalité complexe, fruit de facteurs historiques, culturels, éducatifs et économiques. L’inclusion des femmes n’est pas seulement une question d’équité, c’est une nécessité économique et sociale.
Selon la GSMA, l’élimination de cet écart d’ici 2030 pourrait ajouter 1 300 milliards de dollars au PIB des pays à revenu faible ou intermédiaire. En débloquant ce potentiel, le Burkina Faso se donne les moyens de construire une société plus résiliente et plus juste. Le futur du pays des Hommes intègres est numérique et ce futur se conjugue au féminin.
En conclusion, la fracture numérique entre les sexes au Burkina Faso est un défi majeur mais pas insurmontable. Les initiatives politiques, associatives et privées montrent qu’il existe une volonté de changement.
Cependant, pour que ce changement soit durable, il faut agir sur les fondements mêmes des inégalités, en déconstruisant les stéréotypes, en renforçant l’éducation et en collectant des données fiables.
Écrire l’avenir numérique du Burkina Faso implique d’inclure pleinement les femmes, car sans elles, aucune société ne peut prétendre à un développement équilibré et durable.
KOAMA Elisabeth (stagiaire)


