« Être femme et ministre au Burkina Faso » de Alice Tiendrebéogo : un ouvrage qui vous dit tout sur le pouvoir au féminin

Dans votre chronique littéraire  « mots et maux de femme » de cette semaine, nous revenons sur un ouvrage que toute femme burkinabè doit lire absolument : « Être femme et ministre au Burkina Faso », d’Alice Tiendrébéogo /Kaboret, paru aux Presses africaines en 2013.  C’ est une œuvre auto biographique de 255 pages, ou  l’ancienne ministre en charge de l’Enseignement de base, puis de la Promotion de la femme, revient sur son passage à la tête de ces départements et relate les difficultés qu’elle a rencontrées en tant que femme. Enseignante de profession, elle s’est investie en politique avec un seul idéal : la plénitude de l’Homme. Ministre durant onze ans ( un record de longévité dans le gouvernement  pour une femme à l’époque) , puis députée, elle retrace dans cet ouvrage un parcours marqué par les discriminations, les préjugés, et un combat constant pour l’émancipation et l’égalité.

Inspirée par André Diallo et son épouse, Alice Tiendrébéogo-Kaboret se lance dans l’enseignement. Elle s’y donne une mission claire : améliorer les performances scolaires des filles et lutter contre les discriminations et les violences qu’elles subissent. Son message aux jeunes filles tient en une phrase, devenue l’un des repères du livre : « Le premier mari d’une femme est son travail », une invitation à construire son autonomie financière plutôt que de dépendre entièrement d’un homme.

Parmi les injustices qui l’ont le plus marquée durant cette période : les grossesses en milieu scolaire. Les textes autorisent alors les filles enceintes à poursuivre leurs études, mais la réalité est tout autre. Abandonnées par leur entourage, beaucoup de filles voient leurs rêves brisés. Alice Tiendrébéogo-Kaboret tente, à son échelle d’enseignante, d’y remédier en sensibilisant les parents des filles concernées. « Le problème de grossesse m’a toujours travaillée parce que c’était une injustice pour la jeune fille et cela gâchait irrémédiablement son avenir », déplore-t-elle. Un constat par lequel elle dénonce une société qui fait porter aux filles seules le poids d’une responsabilité qui devrait être partagée.

En 1988, Alice Tiendrébéogo-Kaboret est nommée ministre de l’Éducation de base et de l’Alphabétisation de masse, premier chapitre d’un engagement ministériel qui durera onze ans. Elle y apporte les mêmes principes que ceux qui ont guidé sa carrière d’enseignante : l’honnêteté, l’humilité, la franchise. Des qualités qui, dans la sphère politique, lui vaudront rapidement des adversaires.

« Là encore, j’ai été combattue par ceux et celles qui pensent que le combat de la femme, c’est de faire comme l’homme », explique-t-elle. Convaincue que l’homme et la femme sont égaux sur le plan intellectuel, elle met en place des initiatives pour démystifier les métiers dits masculins et encourager les femmes à s’y engager.

Son intégrité a aussi un prix : « C’est avec enthousiasme que j’ai vu arriver la révolution de 1983 dont les idéaux correspondaient à tout ce que j’avais cherché dans ma vie », confie-t-elle. Une fidélité à ses convictions qui lui vaudra de se voir refuser certains postes, pour avoir dénoncé des faits de corruption.

En 1997, Alice Tiendrébéogo-Kaboret prend les rênes d’un ministère nouvellement créé : celui de la Promotion de la femme. Elle y mesure, plus encore, combien il est difficile pour une femme d’occuper un poste de pouvoir sans avoir à affronter les préjugés sexistes qui pèsent sur elle en permanence.

Dans certains milieux, montre-t-elle, la parole des femmes reste perçue comme illégitime, comme si elle n’avait, par nature, pas sa place. Même aux plus hautes fonctions, il faut encore se battre pour être entendue et respectée. L’auteure dénonce aussi l’hypocrisie de certains intellectuels dont le discours affiche un soutien à l’égalité que les pratiques démentent : « Cela est plus grave chez les intellectuels qui ont le discours sur la femme. Mais, non les pratiques », souligne-t-elle.

 

« D’un homme incompétent, on accepte tout ».

Pour Alice Tiendrébéogo-Kaboret, l’enjeu n’est pas de remplacer des hommes par des femmes à des postes déjà existants, mais de transformer réellement les mentalités pour améliorer la condition des femmes. « En effet, quand le statut de la femme ne change pas, elles peuvent faire les mêmes choses que l’homme et être encore assujetties à des coutumes ou des lois rétrogrades. Ce qui entraîne une double peine », indique-t-elle. Une double charge, précise-t-elle : celle de devoir prouver sans cesse ses compétences professionnelles, tout en continuant de subir les contraintes sociales et familiales imposées aux femmes. « D’un homme incompétent, on accepte tout. Mais, d’une femme compétente, on la scrute pour pouvoir la dénigrer », lance-t-elle, refusant que l’égalité entre les sexes reste un slogan plutôt qu’un acte.

Elle déplore aussi le fait que le poids de la famille repose sur la femme comme si l’homme était exempt de toutes responsabilités à travers une question systématiquement posée aux femmes : « J’ai constaté que dans toutes les interviews des femmes responsables, on leur demande toujours comment elles concilient la vie familiale et les responsabilités politiques. Cette question n’est jamais posée aux hommes ».  Une manière, pour elle, de rappeler que la charge familiale continue d’être assignée aux femmes seules, alors qu’elle devrait être partagée avec le conjoint.

 

Malgré les résistances, Alice Tiendrébéogo-Kaboret a porté plusieurs initiatives en faveur des femmes et des jeunes filles : ouverture aux métiers dits masculins, développement du leadership féminin, éducation aux droits des femmes, lutte contre l’excision, accès au crédit, création d’infrastructures dédiées. C’est sous son mandat que le Burkina Faso a commémoré pour la première fois la Journée internationale des droits des femmes, le 8 mars, et la Journée panafricaine des femmes, le 31 juillet.

« Mon approche en politique a toujours été l’humilité et la confiance en soi ».

Après ses années au gouvernement, elle poursuit son engagement en devenant députée, prolongeant sur les bancs de l’Assemblée le combat mené depuis le ministère.  A travers le passage ci-dessous, Alice Tiendrebeogo appelle les femmes à faire preuve de sororité, à fédérer leurs actions pour un monde où les femmes pourront vivre librement sans préjugés, sans limitations de croyances traditionnelles. « Il est nécessaire que les femmes prennent conscience que la libération de la femme n’est pas individuelle. Elle sera collective ou ne sera pas », confie-t-elle.

« Être femme et ministre » un héritage pour toutes les femmes du Faso

À travers son parcours, Alice Tiendrébéogo-Kaboret rappelle que le combat pour l’égalité est loin d’être terminé, tant dans le milieu professionnel que familial. De son passage en politique, elle souhaite qu’on retienne avant tout l’image d’une femme engagée pour la cause de ses pairs : « Mon approche en politique a toujours été l’humilité et la confiance en soi, le travail assidu pour laisser un héritage et l’abnégation pour une grande cause qui a été pour moi, la cause des femmes », justifie-t-elle.

Son combat pour la cause des femmes ne se limite pas à son rôle de ministre. Mais, il s’étend en milieu associatif. Elle a été présidente de la Fédération des Femmes Voltaïques, membre fondateur et présidente du Forum for African Women Educadionnalists, présidente du Comité de suivi de l’Initiative sur l’éducation des filles en Afrique, première vice-présidente du Réseau des Femmes Ministres et Parlementaires du Burkina… C’est donc une plume pleine d’expérience et sagesse qui nous rappelle que le combat pour l’égalité au Burkina Faso doit se poursuivre non seulement dans les institutions. Mais aussi, dans les mentalités.

Latyfah Sawadogo stagiaire

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