Travail et dignité humaine : repenser les équilibres dans les sociétés africaines contemporaines

À l’occasion de la fête du travail célébrée le 1er mai, il est opportun de revisiter une question fondamentale : quelle est la place du travail dans la vie humaine et comment redéfinit-il aujourd’hui, les équilibres sociaux notamment au sein des familles africaines ? Le sociologue Massayouné Seydou Soma vous explique les valeurs sociales du travail, les enjeux de l’autonomisation de la femme et l’équilibre du foyer.

Quelle est la place du travail dans la vie d’un être humain?

L’idée que le travail est fondamentalement lié à l’homme, peut être soutenue. Selon le philosophe allemand Georg Wilhelm Friedrich Hegel, le travail est le moyen par lequel, l’homme transforme la matière et, ce faisant, se transforme lui-même, dépasse ses limites et devient pleinement conscient de lui-même et de sa liberté.

Dans le même ordre d’idées, Voltaire soutient que « Le travail éloigne de nous, trois grands maux : l’ennui, le vice et le besoin ».

De même, nos mamans nous ont toujours enseignés que le travail et l’effort soutenu ne tuent pas un enfant. Mais, en font un Homme.

A y regarder de près, toute l’œuvre éducative reçue de nos parents témoigne de tout cela, même non exprimé dans des formules aussi élaborées.

Le travail est donc, fort utile et ne se résume pas seulement à un moyen de subsistance. Il constitue un pilier structurant de l’existence humaine. Il façonne l’identité, confère une reconnaissance sociale et participe à l’intégration dans la société. Dans de nombreuses sociétés africaines, il dépasse même l’individu pour s’inscrire dans une logique communautaire. C’est le sens des entr’aides culturales et autres travaux de groupes communautaires : aider tel habitant du village à construire sa concession, renouveler son toit de chaume, battre son riz après la récolte…

Travailler, c’est aussi soutenir la famille élargie, honorer ses obligations sociales et contribuer à la cohésion collective.

« L’autorité masculine ne doit pas être étouffante ».

Mais, pourquoi certains hommes ne veulent pas que leurs femmes travaillent ?

Cette centralité du travail révèle aussi des tensions, notamment autour de la place des femmes dans l’économie. Dans certains contextes, la réticence de certains hommes à voir leur épouse exercer une activité professionnelle s’explique par des héritages culturels profondément ancrés et sans doute, soutenus par une forme de méconnaissance ou d’un épouvantail effrayant qui soutient qu’une riche ou économiquement autonome devient peu conciliante et donc, difficile à vivre.

Le modèle traditionnel, qui confère à l’homme, le rôle de pourvoyeur et à la femme celui de gardienne du foyer, reste encore dominant dans de nombreux milieux. (Il faut admettre qu’à l’échelle du milieu traditionnel, cela participe de la gouvernance sociale. C’est en milieu urbain ou considéré moderne, que ce modèle s’avère inadapté car apparaît un nouveau paradigme de la gouvernance sociale. Malheureusement, les critiques ne semblent pas tenir du changement de milieu et de paradigme).

À cela s’ajoutent, des facteurs d’ordre identitaire et symbolique : le travail féminin peut être perçu, à tort, comme une remise en cause de l’autorité masculine, surtout lorsque la femme gagne un revenu plus élevé, car dit-on : ‘’Qui détient la bourse détient le pouvoir’’ et ‘’Une femme financièrement indépendante manquera toujours du respect à son mari’’. (Là encore, on peut penser qu’il s’agit d’une insuffisance organisationnelle du ménage et de communication dans le couple. Les couples mieux organisés ne connaissent pas ce problème. L’autorité masculine ne doit pas être étouffante autant que la défiance de l’épouse vis-à-vis de son conjoint ne doit pas conduire à sa désocialisation aux yeux de la communauté…).

Pourtant, les transformations économiques et sociales en cours rendent cette vision de, plus en plus, obsolète. L’autonomie financière des femmes apparaît, aujourd’hui, comme un levier essentiel de développement. Une femme économiquement active renforce non seulement sa propre capacité de décision. Mais, elle améliore également, le bien-être de sa famille.

Les données empiriques sont constantes : les revenus des femmes sont davantage investis dans la santé, l’éducation et la nutrition des enfants, pour une famille mieux épanouie et des enfants qui, le plus souvent, réussissent mieux leur vie.

« Le véritable enjeu n’est pas leur participation ».

Pourquoi est-il important pour une femme d’avoir une occupation et d’être financièrement autonome ?

Il est d’enjeu crucial pour une femme d’avoir une occupation, qu’elle soit professionnelle, associative ou entrepreneuriale, afin d’être financièrement autonome. Cela apparait comme un pilier fondamental pour son épanouissement personnel, sa sécurité, l’égalité et sa considération au sein de la société.

Par exemple, elle n’aura plus besoin de dépendre de son mari pour pouvoir subvenir à ses propres besoins.

En Afrique, les femmes travaillent déjà massivement, souvent dans le secteur informel. Mais, leur contribution reste insuffisamment reconnue et valorisée. Le véritable enjeu n’est donc, pas leur participation. Mais, les conditions dans lesquelles celle-ci s’exerce : accès aux ressources, protection sociale, reconnaissance institutionnelle.

Quelles dispositions doivent-elles prendre pour que leur travail ne portent pas préjudices à l’harmonie du foyer ?

La question centrale devient alors : Comment préserver l’équilibre du foyer ?  La réponse est simple. Mais, exigeante. Elle réside dans la transformation des rapports sociaux et passe par le dialogue renouvelé au sein des couples, par le respect mutuel, et surtout par un partage plus juste des responsabilités. L’harmonie familiale ne peut plus reposer sur le sacrifice silencieux des femmes. Elle doit se construire dans la coopération et une évolution des normes sociales vers des modèles plus coopératifs.

Il ne sied point que le travail prime sur le foyer, au point que l’un de conjoints se sente inexistant dans le foyer.

Le défi est à la fois, culturel et structurel. Il implique de repenser les masculinités, de promouvoir des politiques publiques adaptées – notamment en matière de garde d’enfants et de protection sociale – et de reconnaître pleinement le travail des femmes comme une richesse collective.

En définitive, la question du travail, loin d’être uniquement économique, engage une réflexion profonde sur le type de société que nous souhaitons construire. Une société où le travail libère et rassemble, plutôt qu’il ne divise. Une société où l’émancipation des femmes devient un moteur de progrès partagé.

À l’heure des mutations rapides que connaît notre continent, cette réflexion apparaît à la fois nécessaire et urgente.

Entretien réalisé par Françoise Tougry/Queenmafa.net

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