La neurochirurgie. Le mot seul impressionne, intimide, fascine. Toucher au cerveau, ce « Roi » qui trône au sommet du corps humain, est un défi que seuls les plus audacieux et les plus méticuleux des médecins osent relever. Le Docteur Abdoulaye SANOU, médecin militaire, fait partie de cette élite. Au CHU Yalgado Ouédraogo, là où la vie ne tient parfois qu’à un fil, il s’est forgé une réputation d’homme aux doigts d’or. Dans un entretien exclusif, Celui que certains surnomment le « médecin des miracles » nous ouvre les portes d’un univers où la précision est une religion, où chaque geste peut tout changer, et où l’émotion n’est jamais loin du bistouri.
Queen Mafa :Docteur SANOU, vous êtes médecin spécialisé en neurochirurgie. Dites-nous c’est quoi la neurochirurgie ?
La neurochirurgie, il faut dire que c’est la branche de la médecine qui s’occupe des maladies du système nerveux qu’il faut opérer ou qui peuvent évoluer vers une intervention chirurgicale. C’est cette branche qui prend en charge les maladies de ce qu’on appelle l’encéphale, qui est composé du cerveau, du tronc cérébral, du cervelet et de ce qu’on appelle la région encéphalique. En plus de ça, il y a la moelle épinière, ce qu’on appelle les nerfs périphériques qui peuvent être soit dans la boîte crânienne ou au niveau de la colonne vertébrale. La neurochirurgie prend en charge l’ensemble de ces maladies qui peuvent évoluer vers une chirurgie ou qui sont obligatoirement opérées à l’instant où on voit les malades.
Comment devient-on neurochirurgien ?
Pour devenir neurochirurgien, il y a deux voies : il y a la voie de l’internat des hôpitaux et c’est un concours très sélectif qu’on passe à la fin de la sixième année lorsque vous êtes étudiant en médecine et que vous avez validé votre sixième année d’études de médecine. Vous pouvez passer le concours de l’internat des hôpitaux, pour devenir interne des hôpitaux. Cela vous donne la possibilité de continuer directement en spécialisation. Parmi les options, vous pouvez avoir la neurochirurgie et vous vous inscrivez pour la formation en neurochirurgie. La seconde voie qu’on a au Burkina Faso, c’est lorsque vous finissez vos études en médecine générale, vous avez votre doctorat de médecine générale, vous passez le concours probatoire pour vous inscrire pour le diplôme d’étude spécialisé (DES) de neurochirurgie et la formation va durer cinq ans.

Queen Mafa : Toucher au cerveau ou à la moelle épinière, c’est marcher sur un fil. Une erreur peut briser une vie. Comment gérez-vous cette pression jour après jour ?
Dr Abdoulaye SANOU : Vous avez raison, une blessure à ces niveaux peut paralyser définitivement. C’est une pression permanente. Notre réponse, c’est l’entraînement continu et l’expérience, qui réduisent le stress. La clé, c’est la préparation. La veille de chaque intervention, je prends le temps de relire les techniques décrites, de choisir la meilleure approche pour le patient, de la répéter mentalement plusieurs fois. Avec l’IRM, on affine le diagnostic. Quand vous arrivez au bloc parfaitement préparé, vous êtes moins stressé, et quand vous êtes moins stressé, vous faites moins d’erreurs.
Queen Mafa : La neurochirurgie reste une spécialité rare en Afrique de l’Ouest. Pourquoi cette pénurie ?
Dr Abdoulaye SANOU : L’offre de formation était autrefois limitée à la Côte d’Ivoire et au Sénégal. Mais les choses évoluent : le Burkina Faso, le Mali et bientôt le Togo forment désormais des spécialistes.
Queen Mafa : Et la formation de neurochirurgie, se fait-elle ici, au Burkina Faso ?
Dr Abdoulaye SANOU : Absolument. La spécialisation se fait au Burkina Faso depuis 2014-2015.
Queen Mafa: Malgré cette formation pointue que vous décrivez, toucher cet organe « sacré » qu’est le cerveau doit être terrifiant. Comment dompte-t-on le stress quand on sait qu’un millimètre de trop peut changer une vie ?
Vous parlez de stress, de préparation et d’entrainement. Donc le neurochirurgien n’est pas un « surhomme » comme on a l’habitude de l’entendre souvent ?
Pas du tout ! C’est un mythe qu’il faut briser. La neurochirurgie fait peur, on la croit inaccessible. Mais la réalité, c’est qu’elle exige deux choses essentielles : la rigueur, la précision, et une endurance physique et mentale. Les neurochirurgiens n’ont pas deux têtes.
Pourtant vous avez une réputation de docteur « faiseur de miracle. On parle de patients “au bord du gouffre” que vous avez sauvé ?
Dr Sanou :(rire). Non je ne suis pas faiseur de miracle. C’est juste de l’entraiment comme je vous ai dit.
Vous avez quand même des souvenirs de moments où la science a semblé basculer dans le miracle ?
En effet. Je me souviens de mes débuts en neurochirurgie en 2013, lorsque de passage aux urgences traumatologiques, j’ai rencontré un jeune homme de 21 ans qui était dans le coma. Vous savez quand un patient est dans le coma, on fait une évaluation d’un score, qu’on appelle le score Glasgow. Et ce patient avait un score Glasgow à 3.
Glasgow 3 ? Pour les néophytes, cela signifie quoi exactement ?
C’est le degré le plus bas. Cliniquement, le patient est considéré comme mort, même s’il respire encore. Ses pupilles étaient dilatées, signe d’un engagement cérébral imminent.
Queen Mafa : Et donc vous disiez avoir été attiré par un jeune homme ?
Queen Mafa : Ce jour-là, est-ce que ce jeune homme a transformé le médecin que vous étiez ?
Complètement. Cette expérience m’a forgé une conviction : on n’a pas le droit de récuser un patient sur le plan chirurgical sans essayer. Quand un cas est très complexe, j’explique à la famille avec honnêteté que les chances sont faibles, mais qu’il faut toujours essayer.
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Queen Mafa: Justement, la neurochirurgie exige une technologie pointe. Quand vous parlez des difficultés, s’agit-il du plateau technique ?
Dr Sanou: Absolument. La neurochirurgie, nous on la divise en deux grandes branches. La chirurgie de la colonne vertébrale, le rachis, représente 80 % de notre pratique. Pour cela, nous avons l’essentiel : une boîte de rachis, un amplificateur de brillance et parfois un microscope opératoire. Ce sont des outils accessibles. Mais pour la boîte crânienne, c’est une autre réalité. Là, nous avons besoin de matériel de très haute précision : la neuronavigation, qui cartographie le cerveau pour cibler exactement la zone à opérer sans endommager les parties saines, les aspirateurs à ultrasons qui retirent le sang ou la tumeur sans toucher au cerveau, les microscopes opératoires, les endoscopes… Sans oublier l’IRM fonctionnelle, capitale pour planifier l’intervention en visualisant les zones fonctionnelles du cerveau à préserver à tout prix. L’ensemble de ces outils, malheureusement on ne les a pas au Burkina Faso, ce qui nous limite un peu dans la prise en charge des tumeurs qui sont complexes ou des malformations des artères du cerveau qui sont complexes.
Queen Mafa:C’est un cri du cœur que vous lancez aux autorités ?
Tout à fait. Permettez-moi de lancer un appel à nos décideurs, parce que depuis quelques années, il y a un centre d’excellence de neurochirurgie en construction à Tengandogo. Le bâtiment est déjà fini, il reste l’équipement ; donc c’est de demander à nos dirigeants de nous aider à équiper cette structure pour limiter le nombre de patients à évacuer à l’extérieur ; parce que si cette structure est fonctionnelle, je pense que ça va réduire énormément le nombre de patients à évacuer à l’extérieur. Les compétences humaines sont là et prêtes.
Queen Mafa: Un dernier mot sur ce qui vous pousse à retourner au bloc chaque matin malgré la fatigue ?
La reconnaissance d’un enfant qui a retrouvé la vue après une tumeur, ou ce patient béninois qui m’envoie un SMS pour me dire : « C’est moi qui ai écrit ce message, Docteur ». C’est ça, ma récompense. En neurochirurgie, on apprend l’humilité. On soigne le Roi, mais on reste au service de l’humain.
Entretien Réalisé par Assetou Maïga


