Alira Guissou  Ababoué : Quand le courage d’une veuve donne naissance à une réussite avicole

Depuis la mort brutale de son mari, elle est devenue l’homme de la maison qui doit tout gérer. Chaque matin, avant même que le soleil ne se lève, elle est déjà angoissée à l’idée de devoir se poser des questions dont les réponses ne viendront peut-être, jamais. Malgré tout, elle trouve la force de sourire, d’avancer car dans un monde où les rêves meurent plus vite que les ambitions, certaines personnes n’ont pas le droit de céder au découragement et au désespoir. Loin, s’en faut. Nous vous racontons l’histoire de Alira Guissou Ababoué, entrepreneure avicole, présidente de l’association Wetoungui pour le soutien aux personnes vulnérables et membre de l’association Wematou pour la transformation du beurre de karité, du soumbala et du baobab.

Située dans la province du Nahouri, le département de Pô a vu naître Alira Ababoué, une fille très dynamique. Depuis sa tendre enfance, elle aime une activité bien précise : l’élevage des poules et sa passion pour ce métier est visible. Elle se connecte bien à elles. Parallèlement à cette occupation, elle est élève. Cependant, elle n’arrive pas s’y investir. Au bout du compte, elle abandonne l’école et cela pour plusieurs raisons.

Issue d’une famille polygame, son père est impulsif et très dur en éducation. Au quotidien, l’ambiance familiale est tendue et étouffante, obligeant chacun à se chercher afin d’avoir la paix, d’être à l’abri et de pouvoir respirer calmement. Face à cette pression psychologique, dès classe de CM1, elle quitte définitivement la cour paternelle.

Dans sa quête de repères et de calme, elle rencontre monsieur Guisssou à Ouagadougou. “ Lui et moi, on s’est vu et le courant est vite passé. Je me suis mariée à 19 ans et j’ai eu mon premier fils à 20 ans. Je ne suis pas allée loin dans les études », souligne-t-elle.

Dans son foyer, elle poursuit son élevage. Son mari la soutient et s’occupe bien d’elle et des enfants, malgré sa situation modeste. Il était chauffeur au ministère de l’agriculture.

Ce matin du 18 avril 2011, tout allait bien comme les autres jours jusqu’à ce qu’elle se rende compte qu’elle ne verra plus jamais son mari. En effet, ce jour-là, les choses sont allées très vite. Il quitte la maison, salue sa femme et ses enfants. Mais, nul ne savait que c’était le dernier aurevoir.

Quelques heures plus tard, Alira voit sa famille débarquer avec un air bizarre. Ces visages et ces comportements qui n’annoncent rien de bon. En fait, monsieur Guissou effectuait un voyage dans le cadre de son service et un drame est survenu en cours de route.C’est quand on est arrivé à Koudougou dans la belle-famille que j’ai su, que c’est mon mari qui est décédé. On a dit que ce sont des braqueurs qui les ont arrêtés. En voulant enlever sa ceinture de sécurité pour descendre, ils ont cru que c’était une arme qu’il voulait faire sortir et ils ont tiré sur lui”, lance-elle, noyée dans les larmes.

Revenir sur cette tragédie, c‘est remuer le couteau dans la plaie. Mais, elle estime qu’en parler est une manière de rendre hommage à son mari et de relater son histoire. Celle d’une veuve qui a survécu à des traumatismes et qui a décidé désormais, de porter la résilience dans son cœur.

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Le mariage civil, une protection sociale

Après le décès de son mari, commence sa descente aux enfers ! Humiliations, frustrations, angoisses, nuits blanches… Tous ses biens ont été retirés, meubles, compte bancaire… y compris la parcelle qui n’était pas en son nom. Mais, en celui de son mari.

“On ne cessait de me répéter : tu n’as pas droit à quelque chose de ton mari parce qu’il n’y a pas eu de mariage civil. Je n’avais que 29 ans quand j’ai perdu mon mari et ça m’a beaucoup affectée. Les enfants ont été traumatisés. C’est là que j’ai compris qu’il fallait que je me relève pour prendre soin d’eux. Mon premier fils ne s’en est plus remis jusqu’à présent. Ma fille, elle, avec le temps a réussi à avoir son Baccalauréat”, se confie-t-elle à nous.

Alira Guissou Ababoué et sa fille, à la sortie de l’immersion patriotique, après le BAC.

Revenons à son histoire avant le Bac! Accepter tous ces enjeux dépasse l’entendement. Le cerveau cède sous le poids de l’inimaginable. Alira tombe alors, dans la dépression et survit à la mort.

N’ayant plus de toit et de ressources, elle déménage à Pô, dans un célibatorium. “Je déprimais. C’était trop insupportable et je voulais en finir avec ma vie. Dans un rêve, je voyais mon mari sur le lit, me demandant ce que deviendront les enfants si je fais ça. Que s’il savait que son voyage allait l’emporter, il n’allait pas partir. Et il m’a dit ceci : je te demande de tout cœur de prendre tes enfants, va là où tu peux. Mais, je vais toujours vous accompagner”, relate-t-elle, mots par mots, perdant le souffle.

Il a fallu un temps de pause pour qu’elle reprenne ses esprits tant, les émotions sont fortes et la douleur insoutenable.

Braver les difficultés, saisir les opportunités

Refusant de se plier à la déception, elle précise qu’elle a décidé de renforcer ses capacités comme le souhaite son époux en participant à des formations. Les paroles du formateur ont déclenché le déclic : “Comment avez-vous fait pour avoir votre BAC? ”. Il ignorait que Alira n’avait même pas le CEP.

Cette phrase a été la clé qui l’a motivée à virer à 300°. De retour à Ouaga, elle prend la ferme résolution de se réinscrire à l’école académique de Ouagadougou à Karpala, à un mois après la rentrée et de poursuivre les études en cours du soir. Ce n’était pas évident. Mais, elle y a cru jusqu’en 3e.  Sur 30 femmes, elle et une autre, sont les seules candidates admises au BEPC.

Ce diplôme lui ouvre les portes. Grâce au soutien de son grand-frère, elle décroche un poste au CMA de Pô en tant que gérante de dépôt. Pleinement engagée, elle occupe ce poste avec un salaire de 10 000 fcfa pendant 9mois et 20 000f pendant sept ans et quatre mois.

Ambitieuse, elle prend à bras-le-corps, son travail et réussit à ouvrir son propre dépôt pharmaceutique en 2020 avec autorisation officielle.

Elle rappelle que l’oncle de son mari qui leur a confisqué tous les biens est décédé et c’est après sa mort, qu’elle a reçu les papiers de la parcelle. Mais, tout le reste est tombé à l’eau.

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La puissance de la résilience

Pendant près de deux décennies, elle s’est battue pour donner un autre sens à sa vie, une nouvelle orientation et des jours heureux.

Un aperçu de la boutique

Aujourd’hui, elle possède une entreprise de transformation des aliments de volaille, une boutique avicole, sa propre maison, etc. En outre, elle est formatrice en aviculture. A ce titre, elle a contribué au renforcements de capacités des centaines de personnes dont des veuves, des orphelins, des VDP et leurs épouses, etc. Bref, elle est financièrement autonome pour garantir un bel avenir à ses enfants, éducation et besoins…

“Dans la vie, on doit s’attendre à tout. Prenons le bon côté de la vie parce que si l’on va trop s’angoisser sur tous les problèmes, on risque de mourir tôt et laisser nos enfants!”, conseille-t-elle.

Elle témoigne avoir vu certaines veuves qui, n’ayant pas pu surmonter ces genres de difficultés ont été touchées psychologiquement et ne savent même plus où sont leurs enfants. Toute chose qu’elle déplore fortement.

Des veuves de l’église des assemblées de dieu de Tambolo en 2024.

Au regard de tout ce qu’elle a traversé, elle s’est lancée dans la sensibilisation des veuves sur leurs droits et encourage les orphelins à devenir des hommes intègres. En créant son association, elle accompagne les personnes vulnérables (vivant avec un handicap mental, les personnes âgées, les déplacés internes…).

Actuellement, elle a deux hectares de terre sur lesquelles, elle espère construire un local qui va accueillir les gens qui souffrent de troubles mentaux. Sur la base d’un crédit contracté à hauteur de 700 000 fcfa et qui tire vers sa fin, Alira fait déjà ce travail (bain, nourriture, soins, vêtements, coiffer leurs cheveux, les rendre propres et les ramener dans leurs familles respectives). Mais, elle n’a pas où les loger définitivement.

“Être vulnérable n’a pas été un choix. Si ces gens arrivent à avoir un encadrement et un soutien absolu, ils peuvent retrouver la raison”, espère cette maman bienveillante.

Alira Guissou Ababoué continue ses œuvres caritatives afin de redonner le sourire aux cœurs brisés et leur accorder une place dans la société, pour un Burkina meilleur.

Elle résume sa vie à cette confiance qu’elle a toujours placée en Dieu. “J’ai donné un nom symbolique à toutes mes entreprises en langue kassina (Wetiya) qui signifie, à Dieu la gloire car lui seul est capable de tout”, souligne-t-elle.

Cet article a été rédigé dans le cadre du projet Agendas, femmes, paix et sécurité qui s’est déroulé du 18 au 19 août à Manga, initié par le Réseau ouest-africain des associations et organisations de lutte contre les violences basées sur le genre (ROAO-LVBG) et l’ONG Diakonia.

Françoise Tougry

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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