La grossesse en milieu scolaire demeure un enjeu majeur à Ouagadougou. Une étude menée par Ousséni PARE et Lydia ROUAMBA , a permis de mettre en lumière les dynamiques de soutien et de stigmatisation auxquelles font face les élèves enceintes. Elle interroge les mécanismes de résilience et de persévérance, tout en proposant une lecture critique des pratiques institutionnelles et communautaires.
PARÉ Ousséni, Ecole Normale Supérieure (ENS), koudougou, Burkina Faso, opare3424@gmail.com ROUAMBA Lydia, Institut des Sciences des Sociétés du Centre National de la Recherche Scientifique et Technologique (INSS/CNRST) du Burkina Faso, ines.rouamba@outlook.fr Tiré de : Paré Ousséni, Rouamba Lydia, 2025, « Perceptions des grossesses scolaires et parcours éducatif des filles enceintes à Ouagadougou (Burkina Faso) ». Revue Africaine des Sciences Sociales. Pensées Genre. Penser autrement, Vol. 5, n°8. p. 156-171.
Résumé
À Ouagadougou, les grossesses en milieu scolaire placent les adolescentes dans une situation sociale et éducative fragile. À partir d’une enquête qualitative menée dans deux lycées, cette recherche montre que la grossesse ne conduit pas mécaniquement à l’abandon scolaire. Tout dépend du regard social et du niveau de soutien dont bénéficient les jeunes filles. Lorsque la stigmatisation domine, la honte et le découragement fragilisent les performances scolaires. À l’inverse, le soutien des enseignants, des familles et parfois des pairs favorise la persévérance. La grossesse apparaît ainsi comme une épreuve sociale plus qu’un simple événement biologique. Elle constitue un moment critique où s’entrecroisent normes de genre, attentes morales, dynamiques familiales et capacités institutionnelles d’accompagnement.
Introduction
Au Burkina Faso, comme dans plusieurs pays d’Afrique subsaharienne, les grossesses en milieu scolaire demeurent fréquentes et préoccupantes. Les statistiques officielles montrent une progression significative des cas enregistrés dans les établissements post-primaires et secondaires au cours des dernières années. En effet, 5 351 cas de grossesse ont été enregistrés en 2016 dans les établissements post-primaires et secondaires, puis 8 354 en 2020 (DPEIEFG, 2023). Mais au-delà des chiffres, une question essentielle se pose : que devient la trajectoire scolaire des filles concernées ?
Les recherches insistent sur l’abandon scolaire et la marginalisation. Au Burkina Faso, les études antérieures ont en effet souligné le lien entre grossesse scolaire et déperdition éducative (UNICEF, 1995 ; UNFPA, 2013).
Pourtant, la réalité est plus nuancée. La grossesse ne produit pas les mêmes effets pour toutes les adolescentes. Certaines interrompent leurs études, d’autres redoublent, d’autres encore poursuivent leur scolarité malgré les difficultés.
Cette diversité de trajectoires invite à dépasser une lecture déterministe de la grossesse comme cause automatique de déscolarisation. Elle oblige à interroger les médiations sociales : qui soutient ? qui juge ? qui exclut ? dans quelles conditions ?
Cette étude avait pour objectif de comprendre comment les perceptions sociales, c’est à dire celles des enseignants, des camarades et des familles influencent la poursuite ou non de la scolarité des filles enceintes. Autrement dit, il s’agit d’analyser la grossesse non seulement comme un fait biologique, mais comme un phénomène socialement construit, dont les effets dépendent des rapports sociaux et des ressources relationnelles mobilisables.
- Méthodologie
L’analyse s’appuie sur deux approches complémentaires : la théorie psychosociologique et la théorie de la motivation.
La théorie psychosociologique (Belanger, 2000) montre que le regard social influence fortement les comportements individuels. Appliquée aux jeunes filles enceintes, elle permet de comprendre comment la stigmatisation fragilise leur estime de soi et peut freiner leur parcours scolaire.
La théorie de la motivation (Vroom, 1964 ; McClelland, 1961) souligne que la persévérance dépend à la fois de la confiance en ses capacités et du soutien de l’environnement.
Ensemble, ces deux perspectives permettent d’expliquer pourquoi certaines filles abandonnent tandis que d’autres poursuivent leur scolarité malgré les difficultés.
Concrètement, la recherche a adopté une approche qualitative combinant une analyse documentaire et une enquête de terrain menée d’avril à mai 2024 dans deux établissements de Ouagadougou (Lycée Nelson Mandela et Lycée privé WEND-RAABO).
L’enquête repose sur 30 entretiens réalisés auprès d’élèves enceintes ou mères, d’enseignant·e·s, de responsables d’établissement, de parents et d’élèves non enceintes.
Inspirée des principes de l’analyse qualitative proposés par Paillé et Mucchielli (2012), cette démarche a permis d’explorer en profondeur les expériences vécues et les représentations sociales associées à la grossesse scolaire. Les données ont été analysées de manière thématique afin d’identifier les dynamiques communes et les différences de trajectoires.
2 Le soutien scolaire : un levier décisif mais inégal
Contrairement à certaines représentations, l’école n’est pas toujours un espace d’exclusion. Dans les établissements étudiés, plusieurs enseignants adoptent une posture d’accompagnement. Ils encouragent les élèves enceintes à continuer les cours, évitent les jugements publics et, dans certains cas, jouent un rôle de médiation entre la jeune fille et sa famille.
Un responsable d’établissement explique ainsi :
Les enseignant·e·s n’ont pas de problème avec les élèves filles enceintes parce que pendant les cours, ceux-ci abordent le phénomène de grossesse. Il y a certains enseignant·e·s même qui éprouvent de la compassion pour ces filles parce qu’il y a une classe où l’élève qui a enceinté la fille est dans la même salle. C’est un professeur qui a assuré la médiation avant de passer l’information à l’action sociale. (R1, entretien responsable d’établissement, Ouagadougou, 22 avril 2024)
Ce type d’intervention contribue à réduire la rupture entre la sphère scolaire et la sphère familiale. Il permet aussi d’éviter que la grossesse ne devienne immédiatement un motif d’exclusion. Il révèle également une évolution des pratiques éducatives, marquée par un déplacement progressif d’une logique disciplinaire vers une logique d’accompagnement. L’enseignant ne se limite plus à la transmission des savoirs ; il devient acteur de régulation sociale et médiateur dans des situations de crise.
Une élève souligne l’importance du soutien reçu : « Mon prof de français […] me soutient plus, plus qu’à la maison. Après ma maman, c’est lui qui me soutient le plus. » (E1, entretien élève fille enceinte, Ouagadougou, 10 avril 2024)
Ce témoignage illustre le rôle compensatoire que peut jouer l’institution scolaire lorsque le soutien familial est fragile ou incertain. Cependant, ce soutien n’est pas uniforme. Certains enseignants reconnaissent un malaise face à la situation, révélant un manque de préparation institutionnelle. L’accompagnement dépend donc largement des dispositions individuelles des acteurs.
Cette variabilité souligne l’absence d’un cadre institutionnel formalisé de prise en charge des grossesses scolaires, laissant place à des réponses improvisées et inégalitaires.
2 La stigmatisation : un poids social déterminant
Si l’école peut protéger, elle peut aussi exposer. Les interactions entre pairs constituent souvent le lieu le plus marquant de la stigmatisation. Les moqueries, les regards insistants, l’isolement social fragilisent l’estime de soi et rendent la présence en classe psychologiquement éprouvante.
Une élève résume ce climat en ces termes : « La plupart des élèves se moquent d’elle ou ne veulent plus traîner avec elle, comme si c’était contagieux. » (E1, entretien élève fille enceinte, Ouagadougou, 10 avril 2024)
La comparaison à une “contagion” traduit la force du stigmate : la grossesse devient une marque sociale visible qui altère le statut symbolique de l’élève au sein du groupe. Elle est renvoyée à une identité réduite à son état corporel, au détriment de son identité scolaire. C’est ainsi que la stigmatisation prend quelquefois une forme publique et humiliante. Une jeune fille raconte avoir été interpellée devant d’autres élèves et accusée d’avoir « gâché sa vie ».
Cette humiliation publique renforce le contrôle social du corps féminin. Elle rappelle que la sexualité des filles reste fortement encadrée par des normes morales, alors même que la responsabilité masculine est souvent moins exposée.
Ainsi, la grossesse scolaire devient un événement collectif : elle est discutée, commentée, jugée. Cette dimension sociale explique en grande partie les difficultés psychologiques observées. Le poids du regard social agit comme un facteur de fragilisation qui peut produire un décrochage progressif, non pas par incapacité académique, mais par épuisement émotionnel et retrait social.
3 La famille : entre rupture et reconstruction
Les réactions familiales apparaissent comme un facteur décisif. Dans plusieurs cas, la colère initiale laisse place à une forme de soutien pragmatique, notamment de la part des mères : « Au début, j’étais en colère, mais après […], l’important, c’était qu’elle continue l’école. Alors, je l’ai soutenue. » (PE2, entretien parent d’élève enceinte, Ouagadougou, 28 avril 2025)
Ainsi, avec le temps, la sanction morale peut ainsi évoluer vers un accompagnement. Malgré la transgression des normes liées à la chasteté, la poursuite des études devient prioritaire. L’école est perçue comme une ressource qu’il faut préserver.
À l’inverse, le rejet paternel peut provoquer une rupture affective durable : « Mon père […] a dit qu’il ne veut plus me parler et jusqu’à aujourd’hui il ne me parle pas. » (E5, entretien fille enceinte, Ouagadougou, 16 mai 2025)
Le silence paternel constitue une sanction symbolique forte, révélatrice d’une conception de l’honneur familial fondée sur le contrôle du corps féminin. La rupture de communication et l’exclusion renforcent la vulnérabilité des jeunes filles enceintes, tandis que l’acceptation et l’accompagnement favorisent leur maintien à l’école.
La famille apparaît ainsi comme un espace ambivalent : elle peut être un lieu de disqualification ou, au contraire, un espace de sécurisation affective et matérielle.
4 Performances scolaires et santé psychologique : des trajectoires différenciées
La grossesse entraîne souvent fatigue, stress et baisse de concentration. Plusieurs élèves évoquent une diminution de leurs performances :
« La grossesse ne m’a pas permis d’avoir la moyenne que je voulais. » (E1, entretien élève fille enceinte, Ouagadougou, 10 avril 2024)
Ces difficultés n’aboutissent toutefois pas systématiquement à l’échec ou à l’abandon. Les trajectoires varient selon les conditions d’accompagnement. Lorsque le soutien familial est présent, certaines filles parviennent à maintenir un rendement scolaire stable. Un responsable d’établissement observe d’ailleurs que les élèves du second cycle semblent mieux résister que celles du premier cycle, possiblement en raison d’une plus grande maturité.
Sur le plan psychologique, les sentiments de honte, de culpabilité et la peur du rejet sont fréquents. Néanmoins, là encore, les situations sont contrastées : « Celles qui ont des soutiens continuent leurs études […] d’autres abandonnent si elles manquent de soutien familial » confie une élève enceinte. (E3, entretien élève enceinte, Ouagadougou, 11 mai 2025).
Ainsi, la grossesse agit comme un révélateur des ressources sociales disponibles. Elle met à l’épreuve les relations familiales et scolaires et accentue les inégalités existantes. Les filles bénéficiant d’un appui de l’entourage – parents, enseignant·e·s, pairs – développent des stratégies de résilience, tandis que celles qui en sont privées sont davantage exposées au décrochage.
Conclusion
La grossesse en milieu scolaire à Ouagadougou n’entraîne pas automatiquement la fin des études. Elle constitue une épreuve sociale dont l’issue dépend largement du contexte relationnel.
Lorsque la stigmatisation domine – moqueries des pairs, rejet familial, malaise institutionnel – la jeune fille est fragilisée et le risque d’une sous-performance ou d’abandon augmente. En revanche, lorsque l’environnement se montre compréhensif et bienveillant, la persévérance devient possible.
La grossesse apparaît ainsi moins comme une fatalité éducative que comme un moment critique où se jouent des rapports sociaux de genre, des normes morales et des capacités d’accompagnement institutionnel.
Elle révèle les tensions entre contrôle social du corps féminin et droit à l’éducation, entre sanction morale et investissement scolaire, entre exclusion symbolique et inclusion institutionnelle.
Renforcer les dispositifs d’appui psychologique, former les enseignant·e·s à la gestion de ces situations et sensibiliser les élèves à la non-stigmatisation constituent des leviers essentiels pour éviter que la grossesse ne devienne un facteur systématique d’exclusion scolaire (DPEIEFG, 2023 ; UNFPA, 2013).
Plus largement, une politique éducative inclusive devrait intégrer la grossesse scolaire dans une réflexion globale sur l’égalité de genre, la responsabilisation des garçons et la protection du droit des filles à poursuivre leurs études quelles que soient les épreuves rencontrées.
Références bibliographiques
BELANGER Paul, 2000, La psychosociologie : fondements et pratiques, Montréal, Presses de l’Université de Montréal.
DPEIEFG, 2023, Données sur les grossesses en milieu scolaire au Burkina Faso (Direction de la Promotion de l’Éducation Inclusive, de l’Éducation des Filles et du Genre).
McCLELLAND David Clarence, 1961, The Achieving Society, New York, Van Nostrand.
PAILLÉ Pierre, MUCCHIELLI Alex, 2012, L’analyse qualitative en sciences humaines et sociales, 3e éd., Paris, Armand Colin.
PARÉ Ousseni, ROUAMBA Lydia, 2025, « Perceptions des grossesses scolaires et parcours éducatif des filles enceintes à Ouagadougou (Burkina Faso) », Revue Africaine des Sciences Sociales. Pensées Genre. Penser autrement, Vol. 5, n°8, p.156-172.
UNFPA, 2013, Étude sur les grossesses en milieu scolaire, Rapport d’étude.
UNICEF, 1995, Étude sur les déperditions scolaires liées aux grossesses à l’école primaire au Burkina Faso, Ouagadougou.
VROOM Victor Harold, 1964, Work and Motivation, New York, Wiley.









